—Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai pas de lui faire part de votre bon souvenir.

Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m’éloigne tristement; Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l’oreille:—J’irai demain à l’atelier.—Pourquoi n’ai-je pas vu mademoiselle?—Madame lui a dit d’aller dessiner chez elle et de l’y attendre, quand elle a su que vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n’avoir pas pris plus tôt toutes ces précautions?...

Je sors de l’hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes qui me suffoquent. J’entre dans l’allée d’une maison, et là je pleure à mon aise en regardant ses croisées et en me disant:—Je ne la verrai plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n’entendrai plus sa douce voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!

Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore plus malheureux.

Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l’étais quand je vivais avec Bernard, entre en chantant dans l’allée où je suis; il va passer devant moi pour monter l’escalier qui est au fond, et je me suis rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s’arrête à quelques pas de moi; il ne peut se décider à monter l’escalier; mon chagrin lui fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m’aborder. Il fait quelques pas vers moi, puis s’éloigne; il tousse, il s’arrête; enfin, n’y tenant plus, il s’approche en me disant:

—Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l’air de souffrir... Vous êtes peut-être tombé dans l’escalier, qui est un peu noir..... ou ben, dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!... On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d’entendre... Si vous voulez que j’aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.

Dans ma situation toute conversation m’était importune. Mais je viens de reconnaître l’accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je n’en saurais douter; et le cœur n’est jamais muet pour ce qui lui rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire en lui répondant:—Merci, mon ami, je n’ai besoin de rien.

Sans doute le ton dont j’ai dit cela ne l’a pas convaincu, car il s’approche davantage, et reprend au bout d’un moment:—En êtes-vous bien sûr?

Je souris en essuyant mes yeux.—Vous êtes de la Savoie? lui dis-je.—Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?—Oh! j’ai reconnu l’accent du pays!...—Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard aussi?—Oui, je suis votre compatriote.—Ah! ben, par exemple, je ne m’en serais pas douté, moi!... vous n’avez pas du tout l’accent, vous, ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!... Ah! dame, c’est pas pour faire des you piou, piou! que vous serez venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.

La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.—Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.—Oh! oui, monsieur, il y a ben longtemps!... J’avais sept ans quand je suis parti du pays avec mon frère! J’ai diablement ramoné de cheminées depuis ce temps-là.