Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques rapports... et d’ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si c’était lui!... Cet espoir fait battre mon cœur avec tant de force que je puis à peine trouver celle de parler.
—De quel endroit de la Savoie êtes-vous?—De Vérin... petit village près du mont Blanc.—De Vérin!... et votre père?...—Oh! il était mort quand j’ai quitté le pays!...—Son nom?—Le nom de mon père? Pardi! Georget, comme moi!—C’est lui!... c’est toi!... Pierre, tu ne me reconnais pas?...
En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec surprise.—C’est ton frère, lui dis-je, c’est André qui est devant toi.
—André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c’est-i possible!
Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l’embrassant à plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l’un de l’autre.
—Comment, c’est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu pleurais!...—C’est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu chantais!—Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du chagrin!—Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si content de te retrouver! je te croyais mort.—Pardi! je crois ben; depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!
—Viens avec moi, dis-je à Pierre après l’avoir embrassé de nouveau; viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t’aimera aussi, j’en suis sûr...—Ah! un moment! j’allais dans cette maison pour une commission. Il faut que j’aille rendre réponse; écoute donc! c’est qu’il y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c’est queuque chose!...—Viens, mon frère, je te donnerai tout l’argent que j’ai...—Oh! c’est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d’ailleurs une commission, c’est sacré, ça; est-ce que tu ne t’en souviens plus, André?—Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t’attends ici...—Donne-moi plutôt ton adresse, j’irai chez toi quand j’aurai fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C’est une petite raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m’envoyer encore le guetter... Oh! c’est une petite fille qui est jalouse comme un démon!... Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s’agit de sentiment, elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent mieux que les hommes!
Je lui donne l’adresse de M. Dermilly en l’engageant à se dépêcher.
—M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t’appelles plus André Georget comme autrefois?—Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom de mon père.—Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces habits-là n’ont point changé ton cœur!—M. Dermilly est mon bienfaiteur, celui chez qui je demeure...—Bon, bon, je comprends...—Ne manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...—Ce bon André... il est riche et il m’aime toujours!... Mais la petite fille qui s’impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un instant.
Pierre m’embrasse, puis monte l’escalier; moi je sors de cette allée dans une situation d’esprit bien différente de celle où j’y étais entré. Je suis si heureux d’avoir retrouvé mon frère, que je passe devant l’hôtel sans m’arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu’à Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet événement.