Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l’arrivée de Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu’il m’a perdu, et les motifs qui l’ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.

S’il allait oublier l’adresse que je lui ai donnée, et moi qui n’ai pas songé à lui demander la sienne. J’étais tellement ému!... Mais on sonne de manière à casser la sonnette... Oh! c’est lui, sans doute. Je cours ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...

Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à onze ans lorsque je m’éveillai dans ce beau lit où l’on m’avait couché.

—Dieu! que c’est beau ici!... et comme c’est frotté! répète Pierre à chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit à l’oreille:—Est-ce que c’est ton maître?—Ah! c’est bien plus que cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu’il regarde avec respect, c’est mon second père... mon bienfaiteur!

—Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s’il doit la toucher, il recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une console, qu’il renverse d’un coup de pied. Le bruit que fait le meuble en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d’un coup de chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n’ose plus bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de faire cesser son embarras.

Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu’à un fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l’ayant prié de me conter tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre prend ainsi la parole:

—Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand ce vilain diable d’homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur m’avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus tant que j’eus de force; j’avais, sans m’en apercevoir, passé les barrières, j’étais dans les champs quand je m’arrêtai. Alors je songeai à toi, je t’appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment tu m’appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre; après m’être rhabillé, je m’assis sur le bord d’un fossé, je t’appelais toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m’endormis en t’appelant...

En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m’empêcher de courir l’embrasser en lui disant:—C’est comme moi, oui, mon frère, c’est comme cela que je me suis endormi loin de toi.

—Le lendemain matin en m’éveillant, reprend Pierre, je me remis en marche sans savoir où j’allais. J’avais faim, je fouillai dans ma veste: j’y trouvai sept sous, car c’était moi qui portais les fonds. J’entrai dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique j’eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n’avais pas d’argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s’il a faim et s’il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais que tu avais plus d’esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce qu’on nous avait dit souvent qu’avec de l’esprit, à Paris, on se tirait bien d’affaire.

J’arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout, j’étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce que j’avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens de renvoyer mon domestique, parce que c’était un ivrogne et qu’il me volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais tu mangeras moins, ce sera une économie: d’ailleurs les Savoyards sont fidèles et accoutumés à boire de l’eau. Si tu veux venir avec moi, je te prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la rue.—Et mon frère? lui dis-je.—Ton frère... je ferai faire à Paris les recherches nécessaires, et il viendra te trouver.