Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu’il te ferait chercher, je le suivis. Il était propriétaire d’une grande maison, mais il n’en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m’y trouvai bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs; mais tu sais que nous n’étions pas difficiles. Enfin il me dit que j’aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses cheminées.

Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin il me dit que tu avais quitté Paris, et qu’on ne savait pas où tu étais allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:—Pierre, tu es bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l’on ne trouve pas tous les jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il m’assura qu’il écrirait à ma mère pour qu’elle fût tranquille sur mon sort.

Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus je m’ennuyais chez lui, où d’ailleurs il commençait à crier après moi, parce que j’avais, disait-il, trop d’appétit. Mais je n’osais le quitter, car tu sais que j’ai toujours été timide; enfin, un matin que je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître vint me donner mon congé en me disant:—Tu as douze ans, tu manges déjà comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère. Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu peux presque t’établir.

Je n’avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins gaiement à Paris. J’étais déjà grand, je me dis: Je ferai des commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais dame, j’avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une petite somme, je songeai à l’envoyer à notre mère; mais je ne savais comment m’y prendre, lorsqu’un monsieur, une pratique que je décrottais queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d’en avoir plus à me donner, me tira d’embarras en me disant:—Pierre, j’ai des connaissances dans ton pays, remets-moi l’argent que tu veux y envoyer, et je me charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des compliments.

—Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l’interrompant, tu auras été dupe de quelque fripon, car notre mère n’a reçu de toi aucune nouvelle, et elle te croit mort comme je le croyais aussi.—Serait-il possible! ce monsieur avait cependant l’air ben honnête!... Et au bout de queuque temps il m’a encore offert ses services.—Comment se nomme-t-il ce monsieur-là?—Attends donc. Ah! il m’a dit qu’il s’appelait Loiseau et qu’il était banquier.—Et son adresse?—Ah! ma foi! je ne la lui ai pas demandée; c’était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois il m’emmenait boire un verre de cassis chez l’épicier du coin.—Un banquier qui va boire du cassis chez l’épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon ami Pierre, votre M. Loiseau m’a tout l’air d’un drôle qui mérite une volée de coups de bâton.

—Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j’ai fait ensuite une maladie et que le travail n’a pas été fort bien, je n’ai pu depuis ce temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m’a conduit dans cette maison où je t’ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu fusses mis comme un seigneur.

La dernière partie du récit de Pierre m’a fait rougir; je me hâte, pour éviter d’autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce qui m’est arrivé depuis que je l’ai perdu.—Ah! morgué! dit Pierre, que tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux, c’est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s’est bien fait du changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis resté ce que j’étais, je n’ai pas plus d’esprit qu’autrefois! mais tu m’aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n’as pas oublié tes parents. Ah! mon cher André, c’est bien, ça; moi, si j’étais devenu riche, ça m’aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j’ai un bon cœur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le faubourg Saint-Jacques.

—Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.

—Serait-il possible! s’écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!... Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui sont chez moi avec ma malle... c’est égal, j’irai les chercher demain... Ah! Dieu! comme on doit s’amuser ici!...

Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos, j’emmène Pierre coucher avec moi.