Mon frère ne peut se lasser d’admirer les meubles de mon appartement; il répète à chaque minute:—Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!
Cependant quelque chose tourmente Pierre, c’est de m’avoir trouvé pleurant dans l’allée.—Mais qu’est-ce que tu avais qui te chagrinait? me dit-il, tu ne m’as pas expliqué ça, je veux le savoir.—Je te le dirai plus tard...—Non pas, je veux le savoir tout de suite; car, vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin, j’aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la journée.—Mon chagrin n’était rien... c’est que... Pierre, tu n’as pas encore été amoureux?...—Amoureux? ma foi! non.—Tu ne peux pas me comprendre.—Ah! j’entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t’a fait quelque niche, comme l’amant de ma petite raccommodeuse de dentelles...—Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...—Sois tranquille... les commissionnaires sont discrets.
Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu’il trouve trop beau et trop tendre; enfin il s’y étend, et s’endort en répétant:—Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais m’amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce pauvre André.
CHAPITRE XXIII
MORT DE M. DERMILLY.—JE SUIS RICHE.—PIERRE FAIT DES SOTTISES.
En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse nouvelle.
M. Dermilly repose encore: J’envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques terminer ses affaires; il me promet d’être de retour à dix heures. J’ai mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque, grâce à l’amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu’il faut pour sa toilette. Je suis si content d’avoir retrouvé mon frère, que depuis hier ma gaieté d’autrefois semble revenue. Ah! je serais bien plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse, parce qu’il craint de l’affliger.
Pierre revient avec ses crochets sur le dos.—Qu’avais-tu besoin d’apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont inutiles.—Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de moi, mais il n’est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise de les retrouver.—Tu as raison, Pierre, et d’ailleurs, dans quelque position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais maintenant habille-toi.—Comment, je vais mettre ces beaux habits! s’écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.—Sans doute, tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?—Au fait, c’est juste... mais c’est que toi, tu as l’habitude de porter ça; au lieu que moi, je vais être d’un gauche!...—Tu t’y feras: j’ai été gauche aussi...—Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais être joli avec tout ça!
Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine de Pierre est tout à fait comique; depuis qu’il a changé de toilette, il a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient roide comme un piquet, et n’ose pas se retourner. J’ai beau lui dire:—Allons, Pierre, de l’aisance... de l’assurance; marche, et tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...
Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons beaucoup de peine à le décider à s’asseoir, parce qu’il a peur de froisser les basques de son habit.
Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n’a renversé que deux tasses et cassé qu’un sucrier, j’emmène mon frère chez le père Bernard; je veux qu’il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à l’hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l’habitaient seules, mon frère y serait bien reçu.