Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:—Donne-moi le bras, et n’aie pas l’air de marcher sur des œufs.—Oui, mon frère... c’est que je crains de me crotter, vois-tu.—Eh! qu’importe? tu as des bottes.—Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de les gâter.—On ne s’occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce que tu es gêné dans ton pantalon?—Non, mon frère.—Pourquoi donc te fais-tu tirer comme cela pour avancer?—Mon frère, c’est que je croyais qu’il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.—Fais tes pas ordinaires, et ne t’occupe pas de ta tournure.—Ça suffit, mon frère.—Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?—Non, mon frère... mais c’est que ma cravate m’étrangle un peu.—Eh! que diable! desserre-la donc!—Mon frère, c’est que je craignais de chiffonner la rosette.

Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate; je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d’assurance. Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne puis m’empêcher de lui demander si c’est qu’il étrangle encore.—Non, mon frère, mais c’est qu’il me semble que tout le monde me regarde.—Et pourquoi veux-tu que tout le monde s’occupe de toi! Allons, mon frère, remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n’en pourraient peut-être pas dire autant.

Ces paroles rendent à Pierre l’usage de ses jambes, et nous arrivons chez Bernard. En entrant chez le porteur d’eau, mon frère se retrouve à son aise, il n’y a rien là qui lui impose.

Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde qu’elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures chez le porteur d’eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n’éprouve là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir les voir souvent.

—Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore plus grand lorsqu’André vous accompagnera. Bonne sœur! dans tout ce qu’elle dit je vois la preuve de l’amitié qu’elle me porte.

—Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!... quel air aimable!... J’irai les voir souvent.—Tu feras bien, mon ami; chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons conseils.—Oui, oui, j’irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon aise chez eux, je n’ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant, ni de casser queuque meuble en me retournant.

Pendant les premiers jours qui suivent l’installation de mon frère chez M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c’est moi qui veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera jamais un artiste; mais il pense qu’en lui enseignant les choses indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de commerce.

Je m’aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui, et qu’il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne peut encore épeler papa ou maman.

Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se donner ce qu’il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et sa fille. Je ne puis l’accompagner que rarement; l’état de M. Dermilly devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un moment, c’est pour passer devant l’hôtel et regarder les croisées d’Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon amour; mais ce sentiment n’était que comprimé, et privé de la vue de celle que j’adore, loin de s’affaiblir, il semble s’accroître encore.

Lucile vient s’informer de la santé de M. Dermilly. Elle m’apprend que le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des distractions. Lucile s’étonne de ce que je ne viens pas à l’hôtel; mais qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et, quoiqu’il m’engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils... Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que l’ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?