Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n’est pas encore revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre pas. N’y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu’enfin on frappe à la porte cochère, et bientôt j’entends dans l’escalier la voix de mon frère.

J’ai le projet de le gronder; mais en m’apercevant de son état, je vois que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon couverts de boue qu’il n’a pas toujours su conserver son équilibre. Il n’a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n’est pas chez Bernard qu’il s’est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend très bavard, et il crie comme un sourd.

—C’est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais, vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons joliment rossés.

—Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais qu’il est malade, respecte au moins son sommeil.

—C’est juste, mon frère, c’est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait si je l’aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.

Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l’entraîne dans ma chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra l’entendre.—Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as fait.—Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui s’appelle dîné comme des négociants!...—Avec qui donc étiez-vous?—Avec qui?... comment, je ne te l’ai pas dit?... C’est Loiseau que j’ai rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu’il est mon ami à la vie et à la mort!...—Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne m’étonne plus de l’état où je vous vois... Comment, vous allez encore avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences, est un fripon?—Mon frère, je t’assure qu’il m’a dit qu’il était le plus honnête homme de la terre et que, si not’ mère n’avait pas reçu l’argent, c’était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En foi de quoi il m’a montré des papiers et des lettres qui prouvent son innocence.—Et tu ne sais pas lire.—C’est ce que je lui ai d’abord dit, et c’est pour ça qu’il m’a répondu: Je vais te montrer des papiers qui me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te les lire, et il me les lut. C’était un certificat de probité qui lui était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel nous avons été dîner.—Avec le juge de paix?—Non, avec le certificat en poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C’était Loiseau qui commandait, et c’est moi qui ai payé, parce que son gousset s’est trouvé être percé, et quand il a cherché son argent, il n’a plus rien trouvé, tout avait glissé par le trou.

Je ne sais pourquoi j’ai dans l’idée que M. Loiseau pourrait bien être mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d’analogie dans la conduite de ces deux personnages.—Où donc l’avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.

—Dans la rue, comme j’allais chez le père Bernard, je vois un homme qui s’arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me saute au cou en s’écriant: Je ne m’abuse pas... oui, vraiment! c’est lui-même!... En musique, parce qu’il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...

Plus de doute! c’est ce coquin de Rossignol.—Après m’avoir embrassé comme du pain, reprend Pierre, il m’a demandé si j’avais volé la diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j’avais retrouvé mon frère André, et que j’étais chez un brave homme que j’aime et que je respecte de toute mon âme!...

—Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre bienfaiteur?—Ah! mon frère, c’est que quand je parle de cet homme-là je sens tout de suite les larmes qui... oh! c’est que j’ai un cœur sensible... hi! hi! hi!—Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.—Un homme si respectable qui t’appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m’apprend à lire et à écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le cœur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et maman... hi! hi! hi!