—C’est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je t’en prie.—Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin de Rotin, c’est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des castagnettes pour s’accompagner. C’était si joli, qu’il y a des jeunes gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux d’assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n’ai plus retrouvé mon chapeau... c’est dommage, il était tout neuf!—Quelle jolie conduite!...—Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu dois être content de moi...—Très-content, mais couche-toi...—Dis-moi d’abord que tu m’aimes toujours.—Eh! oui, je t’aime... mais il est temps de dormir.
Il est enfin couché, et bientôt je l’entends ronfler. Ah! Pierre, où te conduiraient les mauvaises connaissances si tu étais seul à Paris, sans guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de porter des crochets que d’avoir quelque fortune: commissionnaire, tu resterais honnête homme; mais dans l’opulence, qui sait ce que les fripons feraient de toi!
C’est sa première faute, il faut la lui pardonner.
Le lendemain en s’éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu’il a fait la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s’y livrent fréquemment le caractère de l’imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne plus aller avec M. Loiseau.—Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu auras soin de me prévenir, et j’irai avec toi... Je veux connaître M. Loiseau; et si c’est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses friponneries.
Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement. M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu’il n’a que peu de temps à vivre, et toutes les fois que l’on vient de la part de madame la comtesse s’informer de sa santé il fait répondre qu’il se trouve mieux.—Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon affliger d’avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce désespoir qu’elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l’on ressent de se séparer d’un ami!... Toi, mon pauvre André, j’ai lu dans ton cœur... l’amour te prépare aussi bien des chagrins!
Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.—Tu aimes Adolphine, me dit-il; s’il dépendait de moi de te rendre heureux, Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n’ai point d’héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six mille livres de rente, ils seront à toi, André, c’est beaucoup pour un artiste, mais c’est bien peu pour un M. de Francornard.
—Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.
Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.
La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus sensible. Pierre fait ce qu’il peut pour me consoler, Bernard et sa fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils partagent mes regrets. C’est lorsque l’on est dans la peine que l’on sent tout le prix de l’amitié.
M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce qu’il possédait; je me trouve à la tête d’un beau mobilier et de près de six mille livres de rente.