—Six mille livres de rente! s’écrie Pierre, te v’là grand seigneur, André, te v’là assez riche pour acheter notre village.—Serait-il vrai? dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?—Non, Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j’en ai suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes amis, consentez à partager ma fortune.

—Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n’ai besoin de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces nouvelles richesses ne te changeront pas.—Oh! non, père Bernard, jamais.

Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu’à remplir les dernières volontés de M. Dermilly; il m’a remis avant de mourir un paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse; je me dispose à me rendre à l’hôtel.

—On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir t’y garder...—Non, ma sœur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis encore un pauvre diable auprès de M. le comte...—Tant mieux!... car en te rapprochant de lui, tu t’éloignerais de nous!

Au moment ou je vais me rendre à l’hôtel, on m’apporte une lettre; je vois au timbre qu’elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m’entourent, aussi impatients que moi de savoir ce que l’on m’écrit.

La lettre est de Michel, un de nos voisins. C’est à la prière de ma mère qu’il m’écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j’avais retrouvé Pierre; cette nouvelle l’a aidée à supporter le malheur qu’elle venait d’éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond d’un précipice...

Pauvre Jacques!... nous l’avons perdu!... Il ne jouira donc point de cette fortune qui vient de m’arriver... Je vois déjà s’évanouir une partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous flattions de revoir devenu comme nous.

Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui qui n’est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne dussions-nous rester qu’un jour auprès d’elle. Notre vue seule peut lui rendre la santé.

—Hâtons-nous de remplir les vœux de notre mère, Pierre, dis-je à mon frère, dès demain, dès aujourd’hui, s’il est possible, il faut partir... Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira. Il faut nous rendre en Savoie.—Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce que nous irons à pied?—A pied!... ah! prenons la poste... le courrier... qu’importe ce que cela coûtera, j’ai de l’argent... Je ne puis mieux l’employer qu’à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui n’a personne auprès d’elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin d’arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je vais me rendre à l’hôtel pour exécuter les dernières volontés de M. Dermilly.

—Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu’il te faudra pour aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici... Ce cher André... Ah! si je n’avais pas mes pratiques, que je ne veux pas quitter, j’irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie qu’elle a un fils qui ne s’est point gâté à Paria.—Oui, certainement... dit Manette en pleurant, c’est très-bien ce que tu fais, André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras, n’est-ce pas?...—Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.