—Ah! Dieu! quel plaisir! s’écrie Pierre en sautant dans la chambre. Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous prendra pour des princes ou des marchands de bœufs retirés!
Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors de lui qu’il n’est pas en état de se charger des moindres apprêts; et mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la comtesse, je me rends à l’hôtel.
Chemin faisant, je ne puis m’empêcher de songer à ma nouvelle situation et de sentir au fond de mon cœur naître de nouvelles espérances. Six mille livres de rente! c’est plus qu’il n’en faut pour vivre aisément. Avec cela j’ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais certain maintenant que ma femme jouirait d’une honnête aisance... Quand on s’aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si Adolphine m’aimait!
Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu’est-ce que ma modeste aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d’ailleurs, quand je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?
J’arrive à l’hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour d’un pas moins timide qu’autrefois; il est donc vrai que la fortune donne de l’assurance et un certain aplomb que l’on ne peut jamais acquérir qu’avec le sentiment de son indépendance!
Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence, ce sont des lettres d’amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu’un moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces lettres respirent toute l’ardeur, toute la tendresse d’une âme brûlante... Leur lecture fait encore battre le cœur; celui qui les inspira n’est plus qu’une froide poussière!... L’existence d’une feuille de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!
Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je n’aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son appartement, je sens mon courage m’abandonner. Il y a plus de cinq mois que j’ai quitté l’hôtel; depuis ce temps je n’ai pas vu Adolphine, aujourd’hui mon espoir sera-t-il encore trompé?
Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont jadis l’entrée m’était toujours permise. Elle est là... je l’ai vue... je n’ai encore vu qu’elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se disent en une seconde tout ce que nos cœurs ont éprouvé depuis cinq mois!
La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m’avance vers elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c’est un témoignage du sentiment qui l’attachait à M. Dermilly; sa voix s’altère en me parlant.
—André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état... il a voulu jusqu’au dernier moment me laisser l’espérance, et je me berçais de cette illusion. Je sais ce qu’il a fait pour vous... Il vous regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour moi?—Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu’à vous.