Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses yeux; et pendant qu’elle l’ouvre, je m’éloigne par discrétion et me rapproche d’Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous voit plus... Elle n’est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses souvenirs.
—Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l’hôtel? me dit Adolphine à demi-voix. Ce n’est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos amis.—Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous voir... Mais je crains... Je n’ose... monsieur votre père... votre cousin...—Eh bien!... est-ce qu’ils vous ont défendu de venir?... Mon cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne songe qu’à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien triste d’avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi... J’espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l’on ne vous voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la campagne! que j’étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble... Vous en souvenez-vous?...—Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le bonheur et le tourment de ma vie...—Le tourment... et pourquoi?...—Je songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.
Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son cœur semble comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et en disent plus que notre bouche n’oserait le faire. Heureux instants!... La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n’est plus qu’en souvenirs.
Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à notre bonheur. Je m’éloigne d’Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement les papiers qu’elle tenait, et M. de Francornard entre dans l’appartement.
—Ho! ho! dit-il en m’apercevant, c’est André qui est avec vous... Et qu’est-ce qu’il vient donc faire encore dans mon hôtel?
—Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers adieux d’un homme... qui m’était bien cher... de M. Dermilly, qui en mourant lui a laissé tout ce qu’il possédait.
—Ah! diable... c’est différent, dit le comte en se jetant dans une bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m’avez dit que M. Dermilly était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours... Dermilly n’était pas sans talent!... Mais César!... ah! c’est celui-là qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter le cerceau?... Ah! il t’a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce n’est pas grand’chose qu’un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit le proverbe... C’est le collier de César qui est beau...
—M. Dermilly jouissait d’une honnête aisance, dit la mère d’Adolphine, qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six mille livres de revenu.
—Six mille livres de rente!... s’écrie M. de Francornard en roulant son œil avec surprise. Peste!... Mais c’est joli cela... comment diable peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S’il m’avait fait le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans l’héritage... Oh! oh!... André, six mille livres de rente... Sais-tu que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve beaucoup mieux aujourd’hui que la dernière fois que je t’ai vu... Oui... je ne sais où tu prends cette tournure...
—Vous avez trop d’indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.