—Trop d’indulgence... eh! mais, c’est très-joliment répondre; tu n’aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n’y a rien qui donne de l’esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six mille livres de rente!... c’est superbe!... Tu vas, je gage, faire le commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j’aurais pu te procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple, il y à des articles qu’il faut toujours... Mais cet événement m’a tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.

—Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n’est point de me livrer au commerce. Je cultiverai l’art que mon bienfaiteur m’a enseigné; je n’ai pas d’ambition... Je ne chercherai point à augmenter ma fortune.

—Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne souvent plus à vendre des haricots qu’à manier des pinceaux; d’ailleurs c’est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout qu’il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d’un peintre, et je ne peux pas me passer d’un cuisinier... Hein?... N’est-ce pas vrai?...

Je me contente de m’incliner et je fais mes adieux à madame en lui annonçant mon départ pour la Savoie.

—Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas à Paris?

—Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n’ai pas vue depuis près de onze ans que j’ai quitté le pays... Mon frère Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la perte de Jacques, notre plus jeune frère...

—C’est bon, c’est bon! dit M. le comte en m’interrompant. Pierre, Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de m’en envoyer, mais je sais qu’il n’y a rien de bon dans ce pays-là... je me souviens d’y avoir passé.

—Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d’avoir eu l’honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de l’appartement.

Je rencontre Lucile au bas de l’escalier; elle vient me faire compliment de ma nouvelle fortune.—Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu’un jeune homme trop libre... fait quelquefois des folies... ce n’est pas que vous ne soyez sage... mais une femme qui a de l’ordre, de l’économie... comme moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame, j’ai déjà quelque chose de côté... puis j’ai des espérances... Mon petit André, si vous étiez bien gentil, vous m’épouseriez... Oh! nous serions bien heureux...—Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...—Voyez-vous ce monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que vous m’aimiez.—Mais je ne vous ai jamais promis de vous épouser.—Qu’est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et qui n’épousent pas, qu’on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste, à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j’en voudrai.—J’en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie, j’espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.—Quoi! vous allez en Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu’elle aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas vouloir m’épouser... C’est égal, André, je sens bien que je ne puis pas être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons, embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma chambre.—Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère m’attend.—Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m’aimez encore.

J’embrasse Lucile et je quitte l’hôtel. En approchant de ma demeure j’aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle, Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé ses jambes de vingt ans pour satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et dont j’ai déjà trouvé l’emploi, puis je descends prendre place près de Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.