Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à pied et en dansant: Gai coco! pour avoir du pain.

CHAPITRE XXIV
VOYAGE EN SAVOIE.—ACQUISITION.—RETOUR PRÉCIPITÉ.

Pierre, qui n’a pas comme moi habité un hôtel, et qui n’a jamais voyagé en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m’en laisse pas le temps.

—Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu’on est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens! regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit derrière nous... Ah! que c’est beau d’être riche! et qu’on a bien fait d’inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu’ils voudraient être à notre place! Nous devons avoir l’air bien respectable. Je voudrais passer ma vie en voiture!—Mon pauvre Pierre! tu en serais bientôt las!—Oh! que non! on ne peut pas se lasser d’être roulé comme ça!

Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant que pour changer de chevaux, Pierre dit qu’il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes et ne plaint plus autant les pauvres piétons.

Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se dilate, notre cœur bat délicieusement à l’aspect de chaque site que nous reconnaissons.—Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?... Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de revoir son pays!

Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons, nous pleurons de plaisir.

Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce précipice?... C’est une barrière... la même sur laquelle nous nous sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.—Ah! descendons, descendons, dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens... Il me semble que je suis encore à cette époque d’autrefois!

Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d’arrêter. Nous descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés de l’embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme lorsque nous étions petits.

Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre cœur.