Mais déjà j’ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance toujours... Mais il revient à son village tel qu’il en est sorti.
Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui précède notre chaumière d’un quart de lieue; je veux faire ce trajet à pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand galop dans son village.—Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire de l’embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le bien que nous ferons aux malheureux.
Pierre m’embrassa en s’écriant:—T’as raison, André, t’as toujours raison, mais moi je n’suis qu’une bête et je ne vois pas plus loin que mon nez.
Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises, nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant qu’il en a l’habitude, qu’il est plus fort que moi, et que c’est son métier; mais je m’y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais si fâché de paraître au-dessus de mon frère!
Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c’est là que tendent tous nos vœux. Au détour d’un sentier qui conduit à la montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec notre mère; c’est là que nous l’aperçûmes pour la dernière fois... Le pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu’il ne devait jamais revoir.
Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux... Hélas! il n’est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions laissé.
Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l’ayons quittée fort jeunes.—La voilà! la voilà!... c’est tout ce que nous pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu’à cette demeure chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le toit qui nous a vus naître.
La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous brusquement nous jeter dans ses bras?...—On dit que la joie fait du mal, me dit Pierre. Moi, j’ai de la peine à croire que ce mal soit dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre: C’est elle... c’est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en nous disant:—Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs?
Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu’elle a vus partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise élégante doit tromper ses yeux. Mais le cœur devine, il pressent le bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous n’osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son cœur nous a nommés.
—Ah! mon Dieu! s’écrie-t-elle, serait-ce?...—Oui, c’est nous, ma mère: c’est André, c’est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux, et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant petits; mais quand le cœur n’est pas changé, on conserve en grandissant les douces habitudes de l’enfance.