Pendant longtemps nous ne pouvons qu’échanger des mots sans suite, mais ils partent de l’âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer pour nous embrasser encore en s’écriant:—Mon Dieu!... que vous êtes donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t’as l’air d’un seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays, de sa gaucherie d’autrefois... Mais toi, André... comme t’es dégagé et toujours aussi bon... Ah! j’en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à toi, depuis ton départ ta mère n’a point connu l’indigence.
—Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l’avait pas trompé en gardant l’argent qu’il vous envoyait.—Oh! je vous crois, mes enfants, je vous crois!... et d’ailleurs vous m’aimez toujours!... Ah! je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n’ait pu vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse mère.
Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous rappelle notre enfance.—Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C’est là que nous nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s’asseyait de préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.
—Oui, mes enfants, oui, c’est bien cela, dit notre mère en essuyant ses yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n’ont rien oublié.—V’là où nous couchions! s’écrie Pierre; mais j’crois qu’à présent nous aurions de la peine à tenir là.—Et voilà où j’ai trouvé le portrait de ma bienfaitrice...—Oui, mon cher André, ce bijou qui a été cause de ton bonheur! c’est grâce à lui que t’as si bien fait ton chemin et que te v’là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce qui vous est arrivé depuis que vous m’avez quittée, mes enfants, vous ne me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?
—Oh! que non, dit Pierre, j’sommes venus commodément... nous avions... Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu’il m’a fait son héritier; je veux lui ménager une surprise, et c’est pour cela que je me hâte d’interrompre Pierre en disant:—Nous avons trouvé une occasion de voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.
—Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant autrefois... Ah! dame, si j’avais su votre arrivée, j’en aurais préparé d’avance... mais vous avez voulu me surprendre; c’est égal, vous en aurez pour ce soir.
Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c’est au cimetière que nous nous rendons d’abord; nous allons saluer la tombe de notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt parcouru l’intérieur d’un cimetière de village. Là, point de faste, point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes, c’est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y est simple comme la vie que l’on a menée; les villageois s’y rendent pour pleurer ceux qu’ils ont perdus et non pour admirer de beaux mausolées et lire de louangeuses inscriptions.
Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père, nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C’est par ici que nous nous livrions bataille avec des boules de neige...—Tiens, me dit Pierre, c’est là que j’en ai reçu une juste dans l’œil... Je n’ai pas oublié non plus cet heureux temps!
Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous nommions. Chacun alors s’écrie:—Eh quoi! ce sont les fils de Marie!... Comme ils ont l’air de beaux messieurs!
Mais on s’aperçoit bientôt que notre cœur est toujours le même, et chacun alors nous embrasse et nous comble d’amitiés.