Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas somptueux pour le village. Depuis longtemps je n’avais eu autant d’appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.
—Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma mère.—Oh!... dame... c’est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh! c’est autre chose...—Quoi! Pierre, tu n’aimes plus les gâteaux de ton village qui te régalaient si bien autrefois?...—Ah! écoutez donc, autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces bonnes choses que j’ai mangées en dînant chez le traiteur avec Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c’est ça qui est fameux!... Ah! si j’avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça pendant quinze jours.—Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut pas mieux que mes gâteaux... N’est-ce pas, André? ah! tu les trouves bons, toi, et ça me fait plaisir.
—Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le pied de mon frère pour lui faire sentir qu’il fait de la peine à notre mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu’autrefois... Le repas achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu’il a quitté le toit paternel. L’histoire de Pierre est bientôt terminée; la mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n’avait appris qu’imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.
—Dis-lui donc que t’es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:—Oh! c’est égal!... André... à présent... c’est ben aut’chose.
Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c’est qu’elle me parle à peine d’Adolphine; elle en revient toujours à Manette, on voit que le caractère de ma sœur a séduit ma mère; tout dans Manette lui plaît; je n’ai parlé que de ses vertus, mais Pierre vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s’écrie souvent:—Que j’aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!
L’heure du repos est venue, il s’agit de nous coucher. Ma mère craint que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas d’autre lit qu’un matelas jeté sur de la paille dans l’enfoncement qui formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d’agir; mais il n’ose pas se permettre d’observations, et se contente de me dire en se couchant près de moi:—André, est-ce que tu ne veux plus être riche?
Je regarde mon frère en souriant.—Dormons encore sous le toit qui nous a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu’on est riche, se priver d’un aussi doux plaisir.
Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j’en fais bientôt autant que lui en me berçant des souvenirs de mon enfance.
Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais j’ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j’ai aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation charmante, et à la porte de la maison j’ai lu distinctement: A vendre ou à louer.
C’est cette propriété que je veux voir, c’est là que je me rends en secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m’ouvrir; c’est lui qui habite seul la maison.—A qui s’adresse-t-on pour l’acheter? lui dis-je.—Oh! monsieur, c’est facile: on va chez le notaire de la ville de l’Hôpital; c’est lui qui est chargé de conclure. C’te maison avait été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais, après y avoir passé six mois, elle s’en est allée en disant qu’on ne venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le notaire de vendre ce bien.