—Voyons la maison?—J’vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le jardinier. D’abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis; les personnes que l’on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et celles qui viendraient de Paris jusqu’ici pour nous voir le mériteraient aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu’il faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n’a rien oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein rapport, jusqu’à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de chez soi. C’est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je au vieux jardinier.
—Ah! dame, monsieur... ça vaut de l’argent... mais vous voyez aussi que la maison est jolie, qu’il y a du terrain, du rapport, que c’est tout meublé.—Mais enfin, combien en veut-on?—Neuf mille francs, monsieur.—Neuf mille francs?...
Il me semble que c’est pour rien; mais j’oublie que je ne suis plus à Paris, et qu’ici une maison coûte moins qu’un petit appartement à la Chaussée-d’Antin.
—Tu peux ôter l’écriteau, dis-je au jardinier; j’achète la maison.—Vous l’achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai soin du jardin?—Je t’achète aussi... que te donnait-on ici?—Ah! mon bon monsieur, je prends ce qu’on veut, pourvu que j’ayons toujours ma petite cabane dans l’fond de la cour; le jardin me fournit de quoi vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je vous promets de travailler depuis le matin jusqu’au soir. Dix écus!... pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j’oublie toujours que je ne suis plus à Paris.—Tiens, en voilà vingt, je te paye d’avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.—Vot’ mère... quoi! monsieur, c’est pour vot’ mère... que vous achetez c’te belle maison?...—Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir, j’espère, le contrat sera passé.
En partant de Paris, j’avais emporté environ dix mille francs en or que j’avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux employer cette somme qu’à l’achat de cette jolie maison, dans laquelle ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie. Plein du plaisir que je vais lui causer, j’ai retrouvé mon agilité d’autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu de temps j’ai franchi la distance qui m’en séparait; je ne marche pas, je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j’ai expliqué le sujet de ma visite, avant qu’il ait fini de me faire la révérence.
Malheureusement, l’homme de loi n’est pas aussi vif que moi: il met des formes à tout ce qu’il fait, et des virgules dans tout ce qu’il dit.
—On va s’occuper du contrat, me dit-il.—Sur-le-champ, monsieur...—Il faut le temps de...—Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille francs, prix de la maison...—C’est très-bien, mais...—Que faut-il pour les frais de l’acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point, mais, je vous en prie, terminons promptement.
Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire presse son clerc, auquel je glisse une pièce d’or, et qui alors veut bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.
Je vais me promener dans le jardin pendant que l’on travaille, et j’ai la compagnie de madame la garde-note qui s’est empressée d’ôter ses papillotes, et d’accourir, lorsqu’elle a su qu’il y avait dans l’étude un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.
L’épouse du notaire n’est pas jolie, mais elle a des prétentions, et l’on sait ce que c’est que les prétentions de province. En moins de cinq minutes, je sais que madame a une belle voix, qu’elle chante les grands morceaux en s’accompagnant du forté; qu’elle comprend l’italien et même le latin; qu’elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu’elle n’a jamais eu d’enfant, et qu’elle n’en désire pas, parce que cela gâte la taille; qu’elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant pour la danse; qu’on mange chez elle les meilleures confitures, parce qu’elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu’enfin, elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu’elle reçoit le journal des modes de Lyon.