Pendant que l’on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la maison que je viens d’acheter, ou à Paris auprès d’Adolphine, ce qui fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l’épouse du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon esprit; mais cela m’inquiète peu. Enfin, après deux mortelles heures, le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l’étude, je paye ce qu’on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j’ai fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le notaire dire à son clerc:—Voilà un garçon qui n’a pas l’habitude d’acheter des maisons.
Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l’heure du dîner est arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans quelque précipice, n’étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.
Je fais une histoire, et l’on me croit, parce qu’on est loin de soupçonner la vérité. Après le dîner, j’emmène ma mère promener avec nous. J’ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l’on transporte dans notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie maison. Le temps se passe, parce qu’à chaque instant nous sommes arrêtés par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils; et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments et d’y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est venue avant que l’on ait songé à retourner, à la chaumière.
—Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c’est tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.
Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en disant:
—Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous recevra bien.
Pierre ne demande pas mieux, il présume qu’on doit autrement souper là que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint d’être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises, est aussi embarrassé, que ma mère, qui n’ose pas avancer et demande toujours où est le maître de la maison.
Nous montons au premier, dans la chambre que j’ai destinée à ma mère. Elle admire d’abord tout ce qu’elle voit, en s’écriant:—La jolie maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.
Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu’elle aperçoit dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la vieille chaise dans laquelle notre père s’est endormi pour la dernière fois.
—Ah! bon Dieu!... qu’est-ce que cela veut donc dire? s’écrie la bonne Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes enfants, comprenez-vous cela?...