—Cela veut dire qu’ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison vous appartient, et que j’y ai fait apporter tout ce qui, dans votre chaumière, avait quelque prix à vos yeux.
Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la chambre en s’écriant:
—Ah! je ne vous avais pas dit qu’André était riche?... Mais je me doutais bien qu’il vous ménageait une surprise...—Comment, tu es riche, André?...—Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite agréable; M. Dermilly m’a fait son héritier, et quand j’habite à Paris un beau logement, il me semblé qu’il est bien naturel que vous ayez mieux qu’une chaumière. Voici l’acte de vente, cette maison est à vous.—A moi, à toi, n’est-ce pas la même chose, mon garçon?... Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c’est alors que je n’aurai plus rien à désirer.
—Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant soupons et visitons la maison.
Le souhait de ma mère m’a fait pousser un profond soupir, mais je me hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison, qu’elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends celle d’où la vue, plus étendue et plus variée, m’offrira de nombreuses études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie, le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons nous livrer au repos avec ce contentement que l’on éprouve dans une demeure qui nous plaît, lorsque l’on peut se dire: Je suis chez moi.
Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l’aspect du four, du pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font l’admiration de Pierre, tandis que c’est le champ de blé qui enchante ma mère. Mais lorsqu’on est propriétaire, on trouve toujours quelques changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l’écoutons pas, et les jours s’écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines que nous sommes en Savoie, et je n’ai pas eu un instant d’ennui. Lorsque j’ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous côtés s’offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans notre jardin... L’image d’Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que, pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine en Savoie, et non pas que je m’en retourne près d’elle à Paris.
J’ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m’a pas encore écrit, et Manette ne m’a pas dit un mot de l’hôtel. Je n’ai point fixé l’époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:—André, puisque tu as de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à Paris?
Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles d’Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.
Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant; enfin, voici les détails sur l’hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»
Son époux!... La lettre m’est tombée des mains... ce mot m’a anéanti... Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je suis!... Mais ne devais-je pas m’y attendre?... N’en avais-je point le pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière entrevue, je ne puis croire qu’elle aime le marquis.