Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison. J’aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont ensemble... Mon cœur se serre; je monte rapidement l’escalier qui conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....

—Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas que l’on sache que je suis dans l’hôtel.—Ah! mon Dieu!... c’est que votre vue m’a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...

—Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux qu’ici.—Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n’en reviens pas encore... Ah! vous ne direz pas cette fois que vous m’avez trouvée avec le petit Anglais... Oh! c’est une petite bête... il n’est bon qu’à boire et à manger!...

Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant qu’elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m’embrasser et s’aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.

—Qu’avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.—Oui... je souffre en effet...—Est-ce la fatigue du voyage?...—Non...—Est-ce que vous auriez trouvé votre mère malade?—Non, grâce au ciel, je l’ai laissée heureuse et bien portante...

—D’où vient donc l’état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous savez bien que je suis votre amie...

Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que je m’explique; je balbutie:—Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit épouser son cousin?...

Lucile, qui m’examine attentivement, paraît vivement frappée.—Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?... s’écrie-t-elle en laissant tomber ses bras comme anéantie de ce qu’elle vient de découvrir.

—De grâce, Lucile... répondez-moi!—André!... serait-il vrai?... vous aimez mademoiselle?...—Ah! Lucile, taisez-vous!... si l’on vous entendait!...—Le malheureux!... il l’aime... plus de doute... Cette tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je n’ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c’est égal, je vous aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous aurez toujours un peu d’attachement pour moi, n’est-il pas vrai?—Oui, bonne Lucile!... toujours... Mais n’allez pas dire un mot de ce que vous pensez...—Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...—Et ce mariage de mademoiselle Adolphine?...—Oh! ce n’est pas encore fait... C’est M. le marquis et M. le comte qui en parlent.—Il se fera... j’en suis certain...—Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi... Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous espérer?...—Rien!... je le sais!—Quelle folie aussi d’aimer quelqu’un qu’on ne peut avoir!...—Ah! Lucile, est-on maître de son cœur?—Oh! non, c’est vrai, on n’est pas maître de cela, il a raison... Et puis on vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce, vous!...—Lucile, ma chère Lucile, j’ai une grâce à vous demander...—Une grâce?—Je sens bien qu’il ne faut plus que je voie mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa vue... je voudrais lui faire mes adieux...—Vos adieux?... mais moi, je vous verrai toujours, n’est-ce pas, André?...—Oui... mais pas à l’hôtel...—Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais un jour, mon ami, vous verrez que j’avais raison... Les hommes ne résistent pas à l’épreuve de l’absence!... Nous autres femmes, c’est différent!... Mais nous avons le cœur autrement fait que vous.

—Lucile, vous ne me répondez pas...—Mais que puis-je donc faire dans tout cela?—Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à m’entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que je puisse lui parler un instant, et je m’éloignerai satisfait...—Eh bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j’avertirai mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et vous attendrez que je vous avertisse.—Chère Lucile! que vous êtes bonne!—Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance. Ah! je voudrais tant vous voir heureux...—Heureux!... ah! jamais... jamais...—Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de peine... Ah! si j’étais comtesse, cela ne m’empêcherait pas de vous épouser!...—Adieu, Lucile... à demain... ne n’oubliez pas...—Non, non, comptez sur moi.