Je sors de l’hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément... Heureux Pierre!... Tu n’as point de soucis, de tourments, d’inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c’est moi que le sort a favorisé. J’ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j’ai reçu de l’éducation, j’ai maintenant une fortune indépendante; tandis que mon frère, que nul hasard n’a poussé, est resté commissionnaire et ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos, et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.
Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les heures qui s’écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis me présenter à l’hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là? Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues du voyage... ne l’éveillons pas... Il n’est point amoureux, lui!...
On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les bras de mes amis, je leur conte tout ce que j’ai fait en Savoie. Manette m’écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l’épaule en me disant:
—C’est bien, André... T’as bien fait d’acheter c’te maison... V’là ta mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...
Chez Bernard le temps a passé plus vite. J’entends sonner neuf heures, je puis me rendre à l’hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa chambre.
—Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n’a pas déjeuné en bas, il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le petit jockey m’a apporté du... du plum-pudding!... Il a cru me faire un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous donner du café.—Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.—Monsieur, il faut toujours qu’un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire qu’on soit plus intéressant parce qu’on ne prend rien, c’est très-mal raisonner...
Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à chaque minute, je la conjure de descendre près d’Adolphine. Enfin elle est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle? consentira-t-elle à m’entendre... et que vais-je lui dire?... Mais Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s’écoule... Il me semble qu’il y a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre enfin.
—Ah! que vous avez été longtemps!...
—Vraiment, monsieur, vous croyez que l’on trouve tout de suite l’occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...
—Eh bien Lucile! qu’a-t-elle dit?—M’y voilà... D’abord madame était là, et je n’osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a passé dans sa chambre et j’ai annoncé votre retour... mademoiselle en a paru charmée.—Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...—Eh! oui, monsieur, c’est vrai; mais quand j’ai dit que vous étiez dans ma chambre et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne savais trop comment répondre à cela... j’ai dit que vous aviez sans doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler devant madame la comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m’a dit qu’elle allait rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire qu’elle consent à vous entendre.