—Ah! Lucile, quel bonheur!—Je guetterai le moment où madame passera chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé arrivé pour la voir. J’espère que je suis bonne... Ah! vous ne le méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que mademoiselle sera seule.
Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah! si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire qu’un mot à celle que j’adore... qu’elle sache que toute ma vie son image sera gravée dans mon cœur... que nulle autre, n’y régnera, et je m’éloigne pour jamais.
Je ne puis exprimer ce que j’éprouve au moment où Lucile reparaît et me fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans l’appartement de sa mère en me disant:—Je tousserai tout bas quand madame reviendra.
Adolphine me sourit:—C’est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n’osez confier à ma mère?...—Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais... vous dire adieu avant de partir pour jamais...—Comment! vous arrivez de la Savoie, et vous songez déjà à repartir?—Que ferais-je à Paris... bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m’a-t-on dit, vous marier.—Me marier!... on ne m’en a point parlé; qui vous a dit que l’on pensait à me marier?...—Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l’aimez aussi?
Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j’ose m’approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en balbutiant:—Je fais des vœux pour votre bonheur, mademoiselle, mais je sens que je n’aurai pas le courage d’en être le témoin... Hélas!... personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur... tel est désormais mon partage!...
—André, vous serez malheureux?...—Oui, mademoiselle... mais il faut que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous me pardonnez de vous aimer... je m’éloignerai moins à plaindre.—Vous pardonner... est-ce que c’est un crime de m’aimer?... N’avons-nous pas été élevés ensemble?... n’êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que ce fût mal.
—Vous m’aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la force de supporter un siècle de peines!
Je suis tombé aux genoux d’Adolphine, je tiens une de ses mains que je presse contre mon cœur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs coulent de ses yeux... Qu’elles sont douces pour moi, ces larmes qui me prouvent l’intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous oublions que le temps s’écoule: un cri parti à la porte du salon nous rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c’est M. le comte, et il m’a vu aux genoux de sa fille!
Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus, je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s’est jeté dans un fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont accompagnées de gestes menaçants.
—Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon œil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de Francornard!... J’étouffe: cela va faire remonter ma goutte!