Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se rend à la place où la veille il a trouvé François, en se disant:—D’abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent sous dans la main, j’apaiserai sa colère et nous serons bons amis.

Mais François n’est pas sur la place, par la raison que le commissaire l’a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la Carpe travailleuse le demander; point de François.—Il est sur quelque autre place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les sapins.

Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage, courant, avec l’immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:—J’ai fait ce que j’ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.

On s’arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit décrotteur, qui a l’air de sortir de l’eau. Au moment de le payer, Rossignol se dit:—Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?—Moi, monsieur! est-ce qu’il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un cabriolet?—Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements, nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu’on te donnera. Tu seras logé, nourri... et je te promets de bons gages.—Je veux bien, monsieur.—En ce cas, monte, et n’oublie pas que je t’ai donné deux cents francs d’avance.—Bah! vous ne m’avez rien donné du tout.—N’importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.

Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le carrick.—Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.—Oui, j’ai réfléchi que je ne voulais pas m’en séparer. Pierre, voici notre domestique.—Ce petit garçon!—Est-ce que nous avons besoin d’un géant pour nous servir!—Il est bien noir!—Il se débarbouillera. Je sens que je suis en appétit; allons, Pierre, partons.—Mais...—Mais quoi?—Je n’ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j’avais l’habitude d’y aller souvent.—Tu iras une autre fois; le plus pressé est d’aller nous divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte, nettoie et amuse-toi... Partons.

Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte cochère, celui-ci dit encore:—Mais, si Bernard venait me demander?...—Eh! que diable! tu n’as que ton Bernard dans la tête... attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s’il venait quelqu’un demander Pierre, vous diriez qu’il est sorti avec un ami pour chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne ferons pas autre chose...

Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu’à se divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu’il l’a promis, ne lui laisse pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard; de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans l’appartement, et, s’ennuyant d’être seul pendant la journée entière, appelle par la croisée ses camarades pour qu’ils montent jouer avec lui. Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu’il cire bien les bottes, et que c’est le principal.

Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que Pierre parle d’aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte pour l’en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce que, lorsqu’on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des honnêtes gens. Le bon porteur d’eau s’est plusieurs fois rendu chez Pierre, qu’il n’a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu l’art d’intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter, dit chaque fois au père Bernard:—Monsieur Pierre est sorti pour chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:—Pauvre Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n’est pas plus avancé que nous.

Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée des boulevards, un fiacre qui passait près d’eux s’arrête et le cocher descend de son siége en s’écriant:—C’est lui!... c’est mon voleur! ah! pour le coup il va la danser!...

François, car c’est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa part de ce qui n’était adressé qu’à son compagnon.