—Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.

—Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.

François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de monter. Suivant l’usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit, et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son intime ami.

C’est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu d’êtres sans état, sans mœurs, quelquefois même sans asile; livré à un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et qui n’a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et se persuade qu’il s’amuse parce qu’il ne sort du cabaret que pour entrer au café, et du café que pour courir les guinguettes.

Quelquefois il trouve que l’argent va bien vite; mais Rossignol lui dit:—Tu es maintenant d’une très-jolie force à la poule et au siam, tu bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq cigares dans ta soirée; mon ami, on n’acquiert pas de tels avantages sans qu’il en coûte un peu.

Quelle différence chez le bon porteur d’eau! Là on ne songe, on ne parle que d’André; Bernard s’informe sans cesse de moi, et tâche de consoler sa fille, car il s’aperçoit chaque jour du changement que le chagrin opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre sœur n’a pas souri depuis mon départ.

—Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.

—Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père; laissez-moi le chercher.

—Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?

A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et cache ses larmes à son père.