Cependant Manette ne s’était pas trompée: en sortant de Paris au milieu de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où résidait Adolphine, j’avais pris le premier chemin venu. A force de marcher, j’arrivai dans les champs; j’étais exténué de fatigue; à peine remis d’une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait m’avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J’attendis le jour assis au pied d’un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux, il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la danse célébrant le mariage d’Adolphine.

J’étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j’avais Paris en horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à mon pays... Mais j’avais besoin d’être seul pour me livrer à mon aise à toute ma douleur.

J’étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu’en songeant à Adolphine je me rappelai les jours heureux que j’avais passés avec elle dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j’arrivai bientôt devant cette maison où s’étaient écoulés les plus doux instants de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer quelqu’un de la maison... je désirais n’être aperçu de personne. Mais je passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du jour, je montai sur un monticule d’où l’on plongeait parfaitement dans une grande partie des jardins. J’apercevais les bosquets où je m’étais assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais d’oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé. Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m’y trouvais moins malheureux... et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d’aimer, et l’on se complaît même dans sa douleur, parce que c’est encore de l’amour.

Non loin du monticule s’élevait une chaumière entourée de plusieurs bouquets d’arbres. Je m’y rendis dans l’intention de m’y reposer un moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s’il ne serait pas possible d’avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne femme crut d’abord que je voulais plaisanter.

—Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?

—Ce serait pour moi le plus grand bonheur.

—Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d’en haut, c’était celle de mon pauvre fils!... elle n’est pas belle; mais je n’avons que cela à vous offrir.

Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une douzaine de louis, j’en avais emporté à peu près trois fois autant en quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La pauvre femme n’avait jamais vu tant d’argent à la fois; elle fit un cri d’admiration.

—C’est pour mon logement, lui dis-je.

—Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c’est ben juste, pour une si grosse somme.