Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville, j’achetai des crayons et tout ce qu’il fallait pour dessiner. Je m’installai dans la chambre, dont la situation me convenait parfaitement, car les arbres qui l’entouraient la dérobaient aux regards des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j’étais sur la hauteur, d’où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.
C’était là que je passais une grande partie de la journée; souvent immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un bocage que j’avais parcourus avec elle.
Le temps s’écoulait, ma douleur s’était changée en mélancolie, mais mon amour ne s’éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris naissance n’était point propre à le bannir de mon cœur.
Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite, j’aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.
C’était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.
Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s’arrête, me regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été l’affaire d’un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle m’appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise.
Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?... Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle s’empresse de me dire:
—Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu’il peut se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce qu’il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de l’aimer!—Moi cesser de t’aimer! ah! Manette!—Sans doute! quand on aime les gens, on les quitte comme cela, n’est-ce pas? on les abandonne!... on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s’enfuit comme un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent et mourront de chagrin?...—Ah! Manette, j’ai eu tort, je le sens.—Tu en es fâché!... Ah! n’en parlons plus, André, je t’ai retrouvé!... je suis si heureuse, si contente!... j’ai déjà oublié tout le chagrin que tu m’as fait.
Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir. Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes, ils ne veulent pas en convenir.
—Mais qu’es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.—Il me le demande! je suis venue te chercher.—Me chercher!... et comment savais-tu que j’y étais?—C’est que mon cœur me l’a dit... Cher André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...—Ah! pardonnez-moi... mais j’ai bien souffert aussi.—Je le sais... Est-ce que tu crois que nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous savons que c’est l’amour qui vous a fait nous abandonner tous... et oublier vos parents, vos amis.—Manette!...—Oh! c’est la vérité... tu as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit qu’il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court depuis le matin jusqu’au soir dans l’espérance d’avoir de tes nouvelles! viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.—Non, Manette, non, j’ai juré que je ne retournerais plus à Paris...—Comment! monsieur, vous avez juré!... Ah! l’on ne tient pas tout ce que l’on jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?—Ici je suis aussi heureux que je puis l’être désormais... Je ne veux point quitter ces lieux.—C’est cela; pour passer tout votre temps à regarder les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous guérirez, monsieur?...—Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.