Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne l’entends. Enfin, après avoir visité partout, j’entre dans la cuisine, et j’aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont tous entamés. C’est là, sans doute, le jockey dont on m’a parlé. Je le reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont pas contentés de confitures.

Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je n’ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m’a recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l’ai laissé maître de ma fortune; s’il s’est mal conduit, n’en suis-je pas la cause?

Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?... que ne puis-je le deviner!... j’irais l’arracher aux misérables qui le perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et s’attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.

Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui, j’entends monter l’escalier... l’un chante, l’autre se plaint..... et dans le chanteur j’ai déjà reconnu Rossignol; je dois m’attendre à tout.

Je me tiens à l’écart pour les examiner un instant à mon aise. J’ai laissé la porte ouverte pour qu’ils ne réveillent point leur jockey. Ils entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce n’est rien encore: mon frère a un œil presque sorti de la tête; Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs habits sont déchirés, et ils n’ont plus ni cravate ni col.

Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter sur le premier fauteuil, en portant une main à son œil; Rossignol se tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.

—Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes ouvertes pour qu’on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr qu’il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!... Lolive!... je veux qu’on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la maison!...

En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute sa force sur la table du déjeuner. Je n’y puis plus tenir, et je me montre brusquement à ces messieurs.

—Un homme!... s’écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s’est laissé graisser la patte?... L’ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons connaissance...

—Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son œil et faisant tous ses efforts pour ouvrir l’autre.