—Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t’avait pas abruti, me ferais-tu cette question?
Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur le fauteuil en prononçant:—Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s’est jeté dans la table et tombe avec elle en s’écriant:
—Son frère!... bah!... ça n’est pas possible!... il a promis qu’il ne reviendrait pas.
—Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser de chez lui.
—Comment!... qu’est-ce que c’est?... est-ce qu’on se fâche pour des plaisanteries?... parce que j’apprends à Pierre à descendre gaîment le fleuve de la vie...
—Sortez d’ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...
—Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s’il a l’œil poché, c’est qu’il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me charge de les raccommoder demain matin.
Je n’écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à Rossignol, qui sort enfin en lui criant:
—Adieu, ma petite mère, je n’ai pas le temps défaire Achille ce soir... ça sera pour une autre fois.
Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n’ose pas bouger... Le malheureux me fait pitié, son œil noir et enflammé doit le faire souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.