Je cherche de l’eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une serviette pour bassiner son œil... mon mouchoir servira. Je m’approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...

—Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit jamais se mettre aux genoux d’un autre!... encore moins à ceux de son frère!

—Ah!... André!... je suis si fâché...

—Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin, et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le jour, il me semble qu’il est temps de se reposer. Allez vous coucher, Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.

Il m’obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie point de me coucher dans le lit qu’a occupé M. Rossignol, je me jette dans un fauteuil et j’y dors paisiblement; car ma conscience ne me reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître Adolphine.

Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire venir une femme intelligente qui remet un peu d’ordre dans mon appartement. J’ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait deux mille francs quand je suis parti! L’argenterie a aussi disparu, ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j’ai eu l’imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce qui m’appartenait... Sachons l’usage qu’il en a fait.

—Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l’argent, accompagné d’un grand drôle que j’avais envie de chasser à coups de bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu’il pût disposer de votre bien; lorsque je lui disais qu’il touchait à son fonds et diminuait son revenu, son compagnon s’écriait: Vendez, vendez, monsieur le notaire, mais donnez-nous de l’argent; nous faisons des opérations superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.

Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille francs, sans compter l’argenterie, les pendules, les tableaux, etc.; encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m’a laissé était dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d’escrocs ou de femmes perdues.

Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint, autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche ressemble à celle des bons sujets qu’il fréquentait. Son œil n’est point guéri, et tout annonce au contraire qu’il conservera les marques de la blessure qu’il a reçue.

Il n’ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une glace qui a échappé au passage de Rossignol.