—Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs, et comment?... Vous n’osez pas le dire!... jadis, avec le quart de cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont disparu...

—Rossignol disait qu’elles étaient de mauvais goût, et qu’il en apporterait de plus belles.

—L’argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu’il paraît?

—Il prétend l’avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.

—Mon linge, mes vêtements?...

—Il disait que ce n’était pas fait à la mode.

—Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...

—Il m’a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il avait le droit d’en disposer, et qu’il allait les envoyer dans sa famille.

—Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà volé, je vous avais averti; et c’est avec cet homme que vous passez tout votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d’y commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?

Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses torts?... mais il s’éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant les mauvaises habitudes qu’il a contractées?... Dois-je le renvoyer en Savoie? mais s’il y portait le goût de la débauche, de l’oisiveté; si les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...