—Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin d’une forte leçon, et qu’il faut se hâter de le faire changer d’existence, si je ne veux pas qu’il se perde tout à fait.
Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j’entends quelqu’un s’avancer... c’est mon frère qui revient sans doute... je lève les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire, il a ses crochets sur le dos...
—André! me dit-il, je n’ai fait que des sottises depuis que je suis devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne à mon premier métier; tant que j’ai été commissionnaire, je me suis bien conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n’auras plus à rougir de ton frère.
Pauvre Pierre!... je n’y tiens plus, je me jette dans ses bras, je l’embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de Rossignol, cela lui fera du bien d’être quelque temps commissionnaire.
—Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton cœur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable. Reprends tes crochets, j’y consens; répare ta conduite passée, et qu’en te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.
Pierre m’embrasse de nouveau, puis s’en va, ses crochets sur le dos, en fredonnant cet air qu’il chantait le jour où je l’ai rencontré dans une allée en face de l’hôtel.
J’ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier les tourments que Pierre m’a causés.
Elle m’attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à Paris, et elle craint sans doute que je n’y retrouve mes souvenirs, que je cède au désir de revoir les lieux que j’ai habités si longtemps, et peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais je le lis dans ses yeux, où j’aime tant maintenant à reposer les miens. Chère Manette! non, tu n’as plus rien à craindre; je ne songe maintenant qu’à faire ton bonheur, qu’à récompenser cet amour pur, désintéressé, dont tu m’as donné tant de preuves, et que je n’ai apprécié que si tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.
Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n’en reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts que dans son langage. La fin de mon récit les console.
—Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets; qu’il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que d’être fainéant, vaurien et fripon?