—Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en Savoie?
—Dans quelque temps, j’espère, il y retournera avec moi! dis-je en regardant Manette, qui se trouble et rougit.
—Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...
—Oui, et pour ne plus m’en éloigner.
Manette soupire; je n’en dis pas davantage, mais j’ai mon projet. Je veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu’il a contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j’emmènerai une compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m’y livrer à mon goût pour les arts, et y jouir de l’amour de Manette; car on, pense bien que c’est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.
Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un mot d’amour; jamais non plus elle ne m’a avoué ce qui se passe dans son cœur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je ne suis pas un jour sans voir Manette; c’est près d’elle que je vais passer tous les moments que je ne donne pas à l’étude.
Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès d’elle. Pendant qu’elle travaille, j’admire ses traits, ses grâces, l’expression aimable de sa physionomie; je m’étonne de ne point avoir admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon cœur... celui-là m’a rendu longtemps malheureux! il était réservé à Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.
Plus le temps s’écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il ne m’échappe un mot sur les habitants de l’hôtel, jamais je ne passe devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans rencontrer ceux qu’on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses crochets, le goût du travail et sa gaieté d’autrefois. Je suis content de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes projets.
Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon cœur s’est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite; encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre inattendue vient déranger tous mes plans.
En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d’une femme qui m’arrête en poussant un cri de joie. C’est Lucile... sa vue me fait mal; car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.