Enfin j’ai promesse pour le lendemain. Le temps s’écoulera lentement d’ici là! mais j’oubliais que, n’étant plus riche, je ne dois plus garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour coucher; une autre plus grande qui me servira d’atelier, c’est tout ce qu’il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d’avoir terminé les tableaux que j’ai commencés; et c’est avec le prix que j’en retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d’ardeur à l’ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!

J’ai trouvé le logement qu’il me faut: c’est près de chez Bernard, cela m’arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un tapissier, je vends tout ce qui ne m’est plus nécessaire dans mon nouveau domicile; puis je vais donner congé chez madame Roch et lui payer le terme qui sera vacant.

—Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portière, on donne congé trois mois d’avance; mais l’on peut demeurer jusqu’au quinze à midi.

—Je le sais, madame Roch; mais moi je veux déménager après-demain, je vous paye le terme vacant, vous n’avez rien à dire.

—C’est incohérent, monsieur, mais vous auriez pu trouver à louer pour le demi-terme.

Je laisse bavarder la portière, et vais faire les préparatifs de mon déménagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agité pour pouvoir travailler.

Enfin le lendemain arrive; il n’est pas encore l’heure d’aller chez le notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se présenter une heure d’avance. Allons chez Manette: là on ne trouvera pas que j’arrive trop tôt.

Je lui conte ce que j’ai fait depuis la veille. Elle est enchantée d’apprendre que je vais venir demeurer auprès d’elle. Chère Manette! la certitude du bonheur l’embellit encore. Depuis hier il semble qu’elle jouisse d’une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses moindres actions, respire l’amour qu’elle semble fière maintenant de laisser paraître.

L’heure d’aller chez le notaire est arrivée. J’y cours; il me fait signer mille papiers: je signe tout ce qu’il veut, quoiqu’il m’engage encore à réfléchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant quatre-vingt-quinze mille francs; c’est tout ce qui me revient d’une fortune que Pierre avait menée si grand train. Je prends le portefeuille avec ivresse, et comme si je venais de faire un marché d’or. Le notaire me prend pour un fou ou un libertin mais que m’importe ce qu’il pense de moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voilà le principal.

Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-là sera exacte, j’en suis certain. En effet, un quart d’heure avant l’instant convenu, j’entends frapper à ma porte et bientôt Lucile est près de moi.