—Crois-tu d’ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais épouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mère est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent peut me procurer une existence honnête, je n’ai plus de vœux à former. Chère Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle... Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...
—Tout de suite.
—Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.
Je couvre les tableaux, je les remets à Pierre, et je cours chez Manette avec mon trésor dans ma poche.
Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze cents francs sur ses genoux en lui disant d’un air fier:
—C’est le produit de mon travail, c’est le fruit de mon talent. Ah! Manette! que je dois de reconnaissance à ceux qui m’ont donné de l’éducation: c’est la fortune la plus sûre. Je puis t’épouser maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison de notre mère eût toujours été la nôtre, mais aurais-je été heureux si je n’avais été bon à rien?... et quand on a pris les manières du grand monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd’hui, certain d’utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une nouvelle ardeur, et je trouverai près de toi la récompense de mes travaux.
Manette partage mon ivresse; le père Bernard arrive: je cours dans ses bras:
—Je vais être votre fils, lui dis-je, je l’étais depuis longtemps par mon cœur... mais enfin... bientôt...
—Oui, mon père, oui, c’est décidé maintenant... André a vendu ses tableaux.
Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de répondre: nous faisons déjà nos plans, nos projets. Je brûle de réparer le temps perdu; je voudrais épouser Manette demain, ce soir même. Mais il y a des formalités à remplir; heureusement que j’ai eu soin depuis longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont indispensables. Dès demain je ferai les démarches nécessaires pour hâter l’instant de mon bonheur.