Manette ne peut plus parler; elle court à chaque instant se jeter dans les bras de son père; il semble qu’on devienne plus timide au moment d’être plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards sont pour moi, et je comprends tout ce qu’ils me disent. Pierre vient partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manière nous n’avons pas besoin de monter notre ménage ici; Manette viendra passer les deux premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez grand pour de nouveaux époux; le bonheur ne demande pas beaucoup de place.

Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hâter mon mariage, mais mon impatience ne peut triompher des formalités d’usage... Il faut attendre dix jours avant de devenir l’époux de Manette. Ces dix jours-là me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont précédés; plus on approche du but, plus on a le désir de l’atteindre. Mais j’ai des emplettes à faire, et cela m’occupera. Je veux offrir une corbeille à Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dépenser que cinq cents francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du voyage. Une fois près de ma mère, je reprends mes pinceaux; ils nous seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas à Paris, et que nous ne sommes pas possédés de la manie de briller.

Avec cinq cents francs aujourd’hui, on n’a que la corbeille ou le sultan qui contient les présents de noce. Mais je ne veux point singer les grands; je n’ai d’ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de prix à offrir: un châle en bourre de soie, un autre plus simple, une robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles d’oreilles et quelques bagues, voilà à peu près en quoi consistent les présents que je vais offrir à Manette; mais jamais le sultan le plus magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.

Manette déploie les présents, elle les contemple, elle les fait admirer à son père; il faut que le bon Auvergnat vienne s’extasier devant chaque objet; à chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et cela veut dire: ce ne sont pas les présents qui me causent tant de joie, c’est la main qui me les donne.

Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot fidélité est tracé avec mes cheveux. Cette bague cause à Manette la plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les châles, les robes, les étoffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec cette bague chérie. Ah! Manette m’aime bien!

Nous sommes enfin à la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de Manette est prête; l’aimable fille sera charmante; elle parera ses atours autant qu’elle en sera parée. Bernard s’est fait faire un habit neuf; Pierre, sans reprendre tout à fait le costume élégant qu’il portait chez moi, mettra de côté la veste de commissionnaire. Étourdi que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes amies et je n’ai pas encore pensé à commander le repas de noce. Je cours faire mes invitations; nous ne serons qu’une vingtaine, mais il vaut mieux être peu et se connaître tous.

Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l’aime point! Eh bien! nous danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un orchestre. Manette m’a dit plusieurs fois:—Mon ami, ne fais point de dépenses inutiles... point de noce... Nous n’avons point besoin de tout cela pour être heureux.

Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi que Manette sera bien contente que l’on soit témoin de son bonheur, et que le bon Bernard sera enchanté de danser à la noce de sa fille.

D’ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours. Moi, je suis de l’avis des bonnes gens: fêtons les époques heureuses de notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantité.

Mes courses sont terminées; il est sept heures du soir. Il ne me reste plus qu’à choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni une guinguette, ni un salon doré; mais à Paris il y a des restaurants pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son beau costume me demander s’il est mis avec goût.—Viens avec moi, lui dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.