—Oui, sans doute c’est lui, je l’ai reconnu. D’où provient donc cette querelle? dis-je au traiteur.
—Ah! monsieur!... c’est le diable qui a envoyé ici un mauvais sujet dont nous ne pouvons plus nous débarrasser... il y a huit jours qu’il est chez nous. Il s’est présenté un soir d’un air mielleux en demandant à souper. On l’a servi; comme il avait prolongé son souper fort tard, il nous a demandé ensuite à coucher dans la chambre où on l’avait servi, disant qu’il avait donné rendez-vous chez nous à son homme d’affaires, et qu’il désirait l’y attendre.
Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti à le loger. Le lendemain, il s’est fait servir splendidement, et il est encore resté; enfin, il y a huit jours que cela dure... il prétend qu’il attend son homme d’affaires pour me payer. Mais je n’ai pas envie de l’héberger ainsi toute l’année. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me donner sa statue en payement... que ferai-je de l’image d’un drôle comme cela!... Il faut qu’il paye et qu’il parte. Je ne veux pas qu’il soit encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l’impudence de vouloir lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il étourdit tout le monde de ses refrains qui n’en finissent pas. Mais j’ai envoyé chercher M. le commissaire, et, en attendant, j’ai recommandé à ma femme de veiller sur ce fripon que j’ai surpris hier montant sur un pan de mur, pour faire Adonis, à ce qu’il disait. Ah! drôle! je te ferai faire Adonis en prison!... C’est qu’il m’aurait mangé tous les jours un poulet, si je l’avais laissé faire.
—Allons-nous-en, mon frère, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie point d’être vu par son ancien ami. Je vais céder au désir de mon frère; nous allons partir... mais il n’est plus temps: un homme se jette de la fenêtre d’un entresol dans le jardin, et se relève en faisant l’Amour. Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en nous apercevant.
—O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en s’avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà Castor et Pollux... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans l’embarras.
Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l’impudence de ce drôle, et l’hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:—Comment, messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?
—Mauvais sujet!... s’écrie Rossignol; qui t’a permis de m’appeler ainsi, méchant rôtisseur de chats!
Ces mots rendent le traiteur furieux.
—Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis. Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de plaisir.
Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a l’audace de vouloir me serrer la main.