Mon portier me remet une lettre; je reconnais l’écriture de Lucile: sans doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque temps je n’ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je monte chez moi en continuant de causer avec mon frère. Je l’entretiens de Manette, et l’on n’en finit point quand on parle de ce qu’on aime. Pierre, tout en m’écoutant, commence à bâiller... il n’est pas amoureux.
Je me rappelle cependant la lettre qu’on m’a remise. Je la prends, et je l’ouvre pendant que mon frère se dispose à se coucher. Les premiers mots m’ont frappé... J’oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la lumière, et je lis en frémissant ce qui suit:
«Mon cher André, je vais briser votre cœur en vous apprenant les nouveaux malheurs qui accablent mes chères maîtresses; mais à qui m’adresserai-je, si ce n’est à vous, le seul ami qui leur soit resté?... Je ne sais où j’en suis... pardonnez-moi, André, le peu de liaison de mes idées... J’ai tant de chagrin!... Écoutez, mon ami. Grâce à votre généreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance. Persuadées que c’était M. Thérigny qui leur avait envoyé cette somme, elles pensaient que, revenu à des sentiments plus nobles, il ne les abandonnerait plus; seule je savais la vérité, mais vous m’aviez défendu de la dire, et j’obéissais. Il y a trois jours que M. Thérigny est arrivé chez ces dames, dans un désordre qui n’annonçait pas qu’il fût plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver à leur aise. Il allait les questionner, lorsque ces dames l’ont remercié pour la somme qu’elles croyaient avoir reçue de lui. M. Thérigny, surpris d’abord, s’est remis et a reçu leurs remercîments; la langue me démangeait en voyant qu’il ne se déclarait pas étranger à l’envoi de l’argent. Mais je me rappelai ma promesse... je me tus. Après s’être fait donner les clefs de tout, M. Thérigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de ces dames, lorsqu’au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme d’entretenir avec vous une liaison criminelle, prétendant qu’elle n’avait feint de croire que ce fût lui qui avait envoyé l’argent, que pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout pris, tout emporté: argent, bijoux; il ne leur a rien laissé. Je ne puis vous peindre la douleur de madame la comtesse; c’est moins le regret de se voir dans la misère, que le chagrin d’entendre accuser sa fille. Quant à ma jeune maîtresse, déjà souffrante, la conduite horrible de son époux n’a fait qu’aggraver son mal. On m’a questionnée de nouveau; il a bien fallu que je dise la vérité. Elles vous ont béni. Ma jeune maîtresse pleurait en répétant à chaque instant: Pauvre André!... Cela ne m’étonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affectée; puis elle m’a dit: Lucile... je voudrais voir André... Je voudrais le remercier de ce qu’il a fait pour nous. Voilà, mon ami, où nous en sommes. Ah! venez, par votre présence, apporter quelques consolations à mes pauvres maîtresses... André! vous ne les abandonnerez pas à leur douleur.»
Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a bouleversé tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n’ont plus que moi... mais un véritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui vous entourent dans la prospérité, et s’éloignent quand vous n’avez plus un visage riant à leur offrir.
Déjà ma pensée embrasse l’avenir. Je vois la situation, affreuse de madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c’est dans ce moment que tout leur manque, c’est alors qu’elles se voient privées de toutes ressources... Ah! tant que j’existerai, je ne veux point qu’elles connaissent la misère.
Pierre est sur le point de se coucher; je l’arrête:
—Il faut te rhabiller, lui dis-je; dépêche-toi, mon frère; je veux t’envoyer quelque part...
—Quoi! si tard?
—Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur où nous sommes allés tantôt.
—Oui, où se fera la noce... je vois ce que c’est; tu as oublié de commander quelque chose.