Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle mes heures d’étude, ainsi qu’à sa fille; le reste du temps nous sommes libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me sens moins gêné, moins embarrassé près d’Adolphine; excepté les heures consacrées à l’étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d’eau. Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour madame, et, dès qu’Adolphine m’aperçoit, elle me fait signe de l’accompagner.

—Tu n’es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère; mais l’aimable enfant lui répond en l’embrassant:

—Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu’André ne s’ennuie pas avec moi.

Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus tendre s’établit entre nous deux, où la présence de personnages ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de quitter Adolphine. Chère Manette! je t’aime toujours autant; et cependant je n’aspire point après le moment de notre retour à Paris.

Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu’ils se sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et, chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n’est point venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine arrivée; mais la goutte l’a retenu à Paris, et nous en avons été quittes pour la peur.

Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à regret ces lieux charmants, où j’ai passé de si doux instants.

—Nous reviendrons l’année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que j’aurai à revoir Manette pour chasser l’ennui que me cause mon retour à Paris.

En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C’est Manette qui m’ouvre la porte. Elle est grandie, elle n’a plus l’air d’un enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant, elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:

—C’est vous, monsieur André!...

—Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère, ton plus tendre ami?...