—C’est ça! s’écrie Manette, dites-lui cela, pour qu’il y passe toute l’année!...
Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n’a plus qu’un désir, c’est de me revoir, de m’embrasser encore. Je partage ce désir, et j’espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice. Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager de ma longue absence.
J’avais bien deviné en pensant qu’à Paris je ne serais plus si heureux; ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de chambre. Et d’ailleurs, quelle différence d’être ensemble dans les bois ou dans un salon! l’aspect de la nature, la liberté des champs donnent plus d’essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les jardins, combien de fois ne l’ai-je-point tenue dans mes bras! Ici, j’ose à peine lui prendre la main. Dès que d’ennuyeuses visites arrivent, il faut que je m’éloigne... Je crains de rencontrer M. de Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l’étude; je ne sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m’instruire: il me semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis qu’un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l’oublier? non, je veux m’en souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents, n’est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses vices?
Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle, plus gauche, plus embarrassé. Je viens d’avoir quatorze ans, elle en aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc suis-je moins gai qu’autrefois? Est-ce qu’en devenant un homme on n’est plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en moi? je suis peut-être malade! Mais je n’ose confier à personne ce que j’éprouve... Il me semble qu’on se moquerait de moi.
Enfin, on retourne à la campagne, j’ai fait mes adieux à Manette.
—Tu recevras de mes nouvelles, m’a-t-elle dit.
—Par qui?
Elle ne s’explique pas davantage.
Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je sais le plaisir qui m’attend au bout du voyage. Je suis encore en face de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c’est pis que jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu’on me parle, je rougis, je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s’en douterait pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que l’on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n’y a qu’auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde; Manette est de mon âge: c’est probablement l’effet de nos quatorze ans.
Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l’on goûte en ces lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes bons amis de Paris.