Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement. Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d’un arbre, sur un tertre de gazon d’où l’on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma bienfaitrice redouble mon application à l’étude; et puis, on est si bien assis près d’Adolphine!... Pendant qu’elle crayonne, je puis la regarder tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se peignent déjà les premières émotions de l’adolescence. Quand elle s’aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:

—André, vous ne travaillez pas! Vous n’aurez pas fini aussitôt que moi.

Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le comparer au sien, et corriger ce qu’elle croit dans son ouvrage moins bien que dans le mien. Alors je n’ai garde de me déranger: je feins de ne point m’apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie tête auprès de la mienne!

Avec Lucile, j’éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à l’attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près d’elle moins timide qu’avec Adolphine, mais le sentiment qui m’anime est moins doux, moins tendre que celui que m’inspire l’aimable enfant; je ne pense à Lucile que quand je la vois, et l’image d’Adolphine ne sort jamais de ma pensée.

La jolie femme de chambre ne m’embrasse plus comme le jour où elle a renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins familière avec moi; cependant, puisqu’elle a vingt ans, elle ne doit pas éprouver la maladie que l’on ressent à quatorze. Quand nous jouons ensemble, quand je me jette près d’elle sur le gazon, Lucile me repousse doucement en me disant d’une voix émue:

—André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous ne pouvons plus faire les mêmes folies...

—Pourquoi cela, mademoiselle?

—Parce que... Qu’il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus tard, monsieur.

Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi; dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le village, elle me propose de l’accompagner.

Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté quand j’entends dire: Il a l’air d’un homme. Il me semble qu’on doit se sentir bien heureux d’être un homme!... Dirai-je toujours cela?