Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma sœur, car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le permet, et je lis le billet suivant:

«Mon cher André, j’ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L’été me semble bien long depuis qu’il faut le passer sans te voir: quand donc cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois? Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d’avoir étudié en secret quand je lui lirai ta lettre.»

L’aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et vous seriez un ingrat si vous ne l’aimiez pas aussi.

—Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si Manette ne partageait pas mon bonheur.

—Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en tortillant avec colère une collerette qu’elle tient dans ses mains.

—Il faudra répondre à votre sœur, André; dites-lui que vous ne serez pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...

—Ce n’est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres: c’est la théière qui m’a échappé... Je voulais ôter la poussière... J’avais laissé tomber mon dé.

Lucile ne sait plus ce qu’elle dit; et moi, je cours dans ma chambre répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes nouvelles. Madame veut bien se charger d’envoyer la lettre; en la lui portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.

—Qu’avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l’arrêtant.

—Qu’est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l’aimer toujours?...