—Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le comte?
—Je m’en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d’avoir un héritier cette année; c’est pour cela qu’il est venu en poste!... Mais voilà au moins la douzième fois qu’il accourt pour le même motif, et s’en retourne comme il est venu.
Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre; Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois n’accourent point lui présenter des bouquets.
—Ils n’étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en souriant la jeune femme de chambre.
—C’est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent toujours m’attendre!... Est-ce que le propriétaire d’immenses domaines doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m’entourer en criant: Vive M. le comte!...
—Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n’y auraient pas manqué...
—Ce sont de ces choses qu’on ne doit jamais oublier, mademoiselle... Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette terre; elle ne sait point se faire respecter...
—Elle se fait aimer, monsieur le comte.
—Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous, César! J’entends que l’on me fête, moi, et je veux qu’on me fasse ce soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?
—Oui, monsieur le comte.