»—Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait faire de lui.»
CHAPITRE VII.
LES TROIS FUGITIFS.
Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre cœur, en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le cœur est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles, et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.
Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut d'abord tout surpris d'être réellement prisonnier dans sa chambre. A chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se contentant de lui dire: Suum cuique tribuito. Et comme Jean n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne jamais manger que de faire un tel repas.»
Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné; mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est donc bien excusable à seize ans.
Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là vingt-quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de moi!...»
Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»
Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?
Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma propriété, et j'en puis disposer.»