Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui donnait dans l'allée. Il descend sans faire de bruit, il craint de rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.
Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides, et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.
«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!» dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!... couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma chambre, comme un mioche de six ans!
»—C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...—Je crois bien, j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable, ça!—Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de moustaches!...—Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit: Je ne suis point fait pour être esclave.—Bravo! c'est tapé, ça!...—Je ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des repas de noces.—Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.—Alors j'ai mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller avec vous... ma foi!... au bout du monde.
»—Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?—Oh! tout, c'est là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?—Nous sommes inséparables, c'est entendu.—En ce cas, il faudrait partir au plus vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi... Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous autres?—Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.
»—Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun entre nous, ça servira à nous trois.—C'est juste,» dit Démar. «—En ce cas, messieurs, partons.—Par quel chemin?—N'importe, gagnons une barrière, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous verrons après.»
Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards, puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en lieu de sûreté.
La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.
Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de quoi nous amuser long-temps.—Amusons-nous,» dit Démar. «—Amusons-nous,» répète Gervais.
On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et champêtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?