Henri ne sait que penser après la lecture de ce billet. «Quand je vous disais, moi, monsieur, que c'était quelque aventure galante que vous vous prépariez.—Tu es fou, répond Henri à Franck; cette femme me connaît sans doute, et elle a quelque chose à me dire.—Ah! vous convenez donc à présent que ce n'est pas votre belle demoiselle?—Mais... il est vrai que... Au surplus je verrai celle qui m'a écrit, et je saurai ce que tout cela veut dire.—Comment, monsieur, vous voulez aller à ce rendez-vous?—Pourquoi pas?—Mais, monsieur, c'est peut-être quelque piège que l'on veut vous tendre; tenez, croyez-moi, mon cher maître, n'y allez pas.—Allons, tais-toi!...» Franck se tut, voyant que ce serait en vain qu'il voudrait détourner Henri de son projet, et celui-ci alla se préparer à son rendez-vous nocturne.

A l'heure dite, il se rend seul à la petite porte du jardin: après avoir attendu quelques minutes, il la voit s'ouvrir, une femme paraît; elle prend Henri par la main, et lui dit de se laisser conduire. Le cœur lui battait avec force en suivant sa conductrice: c'est ordinairement l'effet que produit une première aventure galante; mais ce sentiment nouveau, ce trouble inconnu sont de bien courte durée, et avec l'habitude du plaisir on en voit diminuer la jouissance.

La conductrice de Henri, après lui avoir fait parcourir plusieurs allées du jardin, l'introduit dans la maison; ils montent un petit escalier dérobé, elle ouvre une chambre, y fait entrer Henri et se retire.

Notre héros reste quelques minutes immobile d'étonnement et d'admiration; ce qu'il voyait était bien fait pour le surprendre. Il était dans un boudoir charmant, décoré de tout ce que le luxe et le bon goût peuvent inventer de plus séduisant, et éclairé par un nombre infini de lustres dont la clarté éblouissante ajoutait à l'enchantement de cet endroit délicieux. Mais quel objet séduisant attire les regards de Henri? C'est une femme jeune et belle, parée des dons de la fortune et de la nature, qui, nonchalamment couchée sur une ottomane, accueille le jeune homme avec un sourire charmant.

«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien?—En vérité... madame... j'avoue que je n'ose...—Allons; je vois bien que vous êtes un enfant, et qu'il faut vous encourager...—Madame, il est vrai que la surprise... l'admiration...—L'admiration!... vous êtes galant, monsieur. Mais venez donc vous asseoir auprès de moi, au lieu de rester immobile à me regarder.» Henri ne se le fit pas répéter deux fois, et fut bientôt sur l'ottomane à côté de la charmante Italienne.

«C'est donc vous qui avez chanté, monsieur?—Oui, madame; et c'est aussi vous, sans doute, que j'ai entendue?—Oui, et je suis flattée que mes accents vous aient fait désirer de me connaître.—Ah! madame, lorsqu'on vous voit, on sent encore redoubler le charme qu'ils inspirent!...—Vraiment, vous dites cela d'un air à me le faire croire.» Et la jolie femme abandonnait à Henri une main charmante qu'il baisait avec transport. Bientôt il obtint d'autres faveurs que l'on n'avait ni la force ni le dessein de lui refuser.

«Tu resteras ici, mon ami, dit Félicia (c'était le nom de la jolie femme) à Henri, lorsqu'ils reprirent leur conversation.—Mais, ma bonne amie, je n'ai pas prévenu mon domestique, et...—Eh bien! monsieur, faut-il, pour votre domestique, que nous nous séparions si tôt, et que je vous laisse retourner à Florence au milieu de la nuit?... Oh! non; tu resteras, n'est-ce pas, mon ami?...» En disant cela, Félicia entourait Henri de ses jolis bras, et celui-ci n'eut pas la force de résister.

Félicia tira une sonnette, la femme qui avait introduit Henri parut. «Lesbie, lui dit Félicia, tu vas nous apporter à souper.» Ensuite elle s'approcha de sa suivante, et lui dit tout bas quelques mots que Henri ne put entendre. Mademoiselle Lesbie, qui paraissait être au fait de ces sortes d'aventures, fit lestement ce que sa maîtresse lui ordonna, et une collation recherchée fut bientôt servie à nos deux amants.

Le lecteur se doute bien que la conquête de Henri était une de ces femmes galantes dont l'Italie abonde. Félicia, après avoir été actrice pendant longtemps, s'était retirée dans la jolie maison qu'elle occupait près de Florence. Ses nombreuses conquêtes l'avaient comblée de présents; et Félicia, plus sage que beaucoup de ses compagnes, avait amassé une fortune brillante, et vivait presque en femme honnête au moment où le hasard lui fit rencontrer Henri. Sa beauté, sa tournure peu commune, la séduisirent, et elle résolut d'attacher ce bel étranger à son char. Depuis longtemps elle suivait Henri partout; dans les bals, dans les promenades, elle était toujours derrière lui sans qu'il s'en doutât, et ce qui d'abord n'avait été qu'un simple goût devint bientôt une forte passion.

Mais Félicia vit bien que Henri, novice en amour, et d'un caractère romanesque, ne pouvait être séduit par des moyens ordinaires; c'est pourquoi elle tâcha de fixer son attention avec son luth, dont elle jouait fort bien. Nous avons vu comment elle réussit à enflammer l'imagination de notre jeune voyageur; nous allons voir quelles furent les suites de cette aventure.