Après une nuit passée dans les bras de sa tendre amie, Henri réfléchit à sa situation; il aurait voulu connaître davantage cette Félicia qui avait captivé ses sens. Il se reprochait même de s'être laissé entraîner trop facilement. Mais quel autre à sa place, à moins d'être un Caton, aurait été plus sage que lui? Ces réflexions raisonnables firent bientôt place aux douces impressions du plaisir. Henri n'était d'ailleurs ni d'un âge à être sage, ni d'un caractère à le vouloir.
Après avoir déjeuné près de sa belle, elle lui permit enfin de retourner pour un moment à son auberge, afin de calmer les inquiétudes de son valet.
Henri revint à Florence; mais chemin faisant, il n'était plus le même: ce qui, la veille, avait à peine attiré ses regards, fixait son attention, lui paraissait charmant; il ne pensait et ne respirait que plaisir. Il trouva Franck fort peu inquiet de lui; car, ayant à peu près deviné l'aventure de son maître, il ne s'était pas mis en peine de son absence.
Henri ne tarda pas à retourner près de Félicia; il la trouva achevant sa toilette. «Où allons-nous donc, ma bonne amie?—Mon ami, le temps est superbe, nous allons dîner à la campagne, et ce soir nous reviendrons à Florence: on donne au spectacle une pièce charmante, et nous irons la voir.»
Félicia fut bientôt prête; et voilà nos jeunes gens qui s'en vont en courant et faisant mille folies. Félicia n'avait pas voulu que Lesbie l'accompagnât, et Henri avait ordonné à Franck de rester à Florence, parce qu'on n'a pas besoin de domestique pour aller promener avec ce qu'on aime.
La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque site agréable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majesté des forêts, répandent dans tout notre être une émotion qui élève notre âme et fait doucement battre notre cœur. Si, au contraire, quelque chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur; le silence de la nature ne fait qu'ajouter à notre mélancolie; l'œil ne voit plus qu'avec indifférence toutes ces beautés qui s'offrent à nos regards, et l'obscurité des forêts enfante dans notre tête mille pensées sinistres, mille projets de destruction.
Henri et Félicia s'arrêtaient à tous les endroits qui leur plaisaient. Félicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de la refuser; mais, à force de s'asseoir et de se relever, ils finirent enfin par avoir réellement besoin de repos. «En vérité, monsieur, je puis à peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu'à l'endroit où nous devons dîner.—Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refusé de vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?—Oh! non, mon ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...—Parce que?—Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous lever.—Oui, ma bonne amie.—Ah Dieu! que les reins me font mal!...—Et moi, les genoux!—Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre fois j'emmènerai Lesbie.—Et moi, Franck.—C'est cela; mais, en attendant, allons dîner.—Oh! volontiers, car j'ai une faim!...—Et moi, donc!»
Nos jeunes gens se mirent à courir les champs pour chercher une maisonnette où ils pussent trouver à dîner.
«Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons égarés, car je ne vois pas de maison.—Je le crains aussi, ma bonne amie.—Ah! mon Dieu! si la nuit allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un malheur.—Mais, mon cher, c'est que je suis très-peureuse...—Eh bien! ma bonne amie, je te défendrai si l'on nous attaque.—Voilà de belles consolations!...»
Enfin, après avoir longtemps marché, ils se trouvèrent sur une route, et aperçurent une maison isolée. Il était temps, car la nuit commençait à tomber. Ils coururent du côté de l'habitation, et virent avec joie que c'était justement une auberge, d'assez mince apparence à la vérité, mais qui était pour eux la manne envoyée au peuple d'Israël.