L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitué à voir du monde, les reçut avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils pourraient désirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.
«Mais que nous donnerez-vous? dit Henri à l'aubergiste.—Monsieur, vous aurez du macaroni.—Je n'en veux pas, dit Félicia; on ne mange que de cela dans ce vilain pays...—Eh bien, madame, je vous donnerai du fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.—Comment! s'écrie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac, quand on n'a pas mangé depuis le matin!...—Et qu'on a bien gagné de l'appétit! dit Félicia.—Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que j'ai de meilleur...—Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre maison?...—Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...—Diable! elle doit être bien tendre!...—Délicieuse, monsieur! délicieuse!...—En ce cas, faites-nous-la servir bien vite.—Ah! monsieur, c'est qu'il y a une petite difficulté...—Laquelle?—C'est qu'elle est déjà retenue par deux officiers qui sont arrivés ici avant vous, et qui sont là-haut à jouer aux cartes en attendant leur souper.—Ah! diable... c'est désagréable, dit Henri.—Mais, mon ami, dit Félicia, ces messieurs seront sans doute assez galants pour ne point refuser de céder leur souper à une dame; car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que nous...—Ah! madame, répond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens ne se piquent plus de galanterie...—N'importe, monsieur l'aubergiste, reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler à ces messieurs, et tâchez de les faire consentir à notre demande.—J'y vais, monsieur, et je ferai mon possible pour cela.»
L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour leur souper; il n'était pas moins impatient que Félicia de savoir le résultat de la mission de leur hôte.
Ils commençaient à douter de son succès, lorsque le bruit que firent plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces messieurs venaient répondre eux-mêmes à leur demande. «Voyons donc cette dame, disait l'un deux.—Est-elle jolie?» disait l'autre. Henri regarda en souriant Félicia, et il s'aperçut avec étonnement qu'elle changeait de couleur.
Les deux militaires entrèrent en riant dans la salle; c'étaient deux jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets. «Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Félicia, si nous prenons la liberté de vous offrir nous-mêmes... Mais que vois-je!... je ne me trompe pas... c'est Félicia, s'écrie-t-il en s'adressant à son camarade.—Eh oui, ma foi! c'est elle,» répond l'autre.
Henri devint rouge de colère; Félicia cherchait en vain à dérober ses traits à ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un des militaires s'avance, et, entourant cavalièrement Félicia de ses bras: «Comment, ma belle!... c'est toi que je revois,» lui dit-il, et, il veut prendre un baiser; mais Félicia le repousse avec force. «Eh quoi! s'écrie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les reines au grand théâtre de Naples, tu n'étais pas si méchante que cela.—Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec fureur du militaire.—Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela veut dire.—C'est donc là ton nouvel amant, Félicia? reprend l'autre militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore, tu le formeras.—Insolent! répond Henri, en regardant le jeune homme avec des yeux étincelants de colère; je t'apprendrai que je n'ai pas besoin de leçons pour châtier les gens de ton espèce.» En disant ces mots, Henri donne un soufflet au militaire qui était le plus près de lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier. L'autre officier lâche bien vite Félicia pour venir se joindre à son camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'échappe de la chambre. Les deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main; les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche à mettre la paix et à séparer les combattants; mais, en se mêlant parmi eux, il reçoit un coup de sabre destiné à Henri, et roule sous les bancs et les tables en criant qu'il est mort. Notre héros a le bonheur d'atteindre à la tête un des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'étourdit si bien qu'il tombe sans connaissance à côté de l'aubergiste. Son camarade n'en est que plus acharné contre Henri, qui, commençant à perdre ses forces, allait peut-être succomber, si une foule de paysans, que la femme de l'aubergiste était allée chercher, ne fût entrée fort à propos pour mettre fin à ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte: deux chevaux sont attachés dans la cour; il en prend un, monte dessus, et arrive à Florence au grand galop.
«Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce soir ici.—Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.—Que voulez-vous dire, monsieur?—Va tout de suite payer notre hôte, selle nos chevaux, et partons sur-le-champ.—Quoi! monsieur, au milieu de la nuit?...—Allons, pas de réflexions, fais ce que je te dis.»
Franck se hâte d'obéir, car il voit que son maître n'est pas d'humeur à écouter ses représentations. Les chevaux prêts, Henri et Franck montent dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.
CHAPITRE XII.
ROME.
«Il faut avouer, monsieur, que c'est une drôle de chose que la destinée!... Souvent vous échouez dans vos projets au moment même de les voir réussir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez un bras ou une jambe, et vous voilà dans votre lit pour six mois!... En vérité, monsieur, si l'on était raisonnable, on ne formerait jamais de projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre des destins se débrouillât devant soi.»