C'était M. Franck qui, tout en trottant à côté de son maître, s'amusait à lui faire part de ses réflexions. Quoique simple valet, Franck avait observé, réfléchi, et c'était d'après ce qu'il avait vu qu'il parlait à Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se réduisent souvent à la destinée.

«A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri à Franck en sortant de ses réflexions.—A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome au moment où j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-être?...—Il a raison,» dit Henri en lui-même; mais il ne voulut pas raconter à Franck une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout à fait. «Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck à Henri après une heure de silence.—C'est vrai; mais que veux-tu y faire?—Ma foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de nous mettre à l'abri, plutôt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que c'est un orage qui se prépare.—Tu as raison: eh bien! cherchons un endroit jusqu'à ce que l'orage soit passé.—C'est bien dit, monsieur, mais c'est que je n'en vois pas.—Avançons encore.»

Après avoir longtemps cherché, Henri aperçut un vieux bâtiment tombant en ruines, et qui paraissait totalement abandonné. «Tiens, Franck, vois-tu ces vieux murs? c'est là que nous trouverons un abri.—J'en doute, monsieur, car ce bâtiment m'a l'air en bien mauvais état, et ne sert peut-être depuis longtemps que de retraite à des voleurs.—Aurais-tu peur d'y entrer?—Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destinée d'y être assassiné, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'éviter.—Allons, je vois que ta philosophie est bonne à quelque chose; mais pressons nos chevaux et hâtons-nous d'arriver, car l'orage augmente.»

Henri et Franck arrivèrent enfin devant le vieux bâtiment, qui paraissait être un ancien couvent; ils traversèrent une cour remplie de décombres, et entrèrent sous une vaste galerie que le temps avait un peu plus ménagée. «Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivât quelque aventure extraordinaire?—Ni moi non plus, monsieur; on dit d'ailleurs qu'elles sont très-communes en ce pays.»

Ils avaient à peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre au fond de la galerie. «As-tu entendu, Franck?—Oui, monsieur, c'est quelqu'un qui nous écoutait.—Avançons, dit Henri; je suis curieux de savoir ce que c'est.» Franck et son maître se mirent aussitôt en marche; mais, à mesure qu'ils avançaient, il leur semblait que quelqu'un s'éloignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvèrent un escalier et le montèrent en tâtonnant; la personne qui fuyait ayant fait un faux pas en voulant se hâter, se laissa rouler le long des marches; Henri la retint et la saisit au collet. «Ah! par grâce, ne me tuez pas, monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne qu'il avait arrêtée.—Qui es-tu? lui demanda celui-ci.—Un pauvre domestique qui n'a pas le sou.—Es-tu seul ici?—Non, monsieur le voleur, je suis avec mes maîtres, qui m'ont envoyé à la découverte.—Conduis-moi auprès d'eux.—Oui, monsieur le voleur, volontiers.»

Henri tenait toujours l'inconnu, dont il soupçonnait la véracité; celui-ci les conduisant dans une pièce au-dessus de la galerie, ouvrit une porte et s'écria: «V'là le chef de la bande!»

Henri fut très-étonné de se trouver dans une pièce où l'on avait fait un bon feu et allumé plusieurs torches, et dans laquelle était une dame d'une trentaine d'années, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et quatre hommes en livrée, debout derrière elle. Au cri que jeta en entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et les quatre hommes sautèrent sur leurs carabines.

«Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un voleur, mais un voyageur, et voilà mon domestique. J'ai été bien aise de voir où cet homme me mènerait, et de savoir enfin à qui j'avais affaire.»

Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la frayeur qu'il lui avait causée, et lui avoua qu'il ne croyait pas trouver si grande société dans un endroit qui paraissait abandonné.

La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle venait de faire un voyage dans une de ses terres, près de Florence, et retournait à Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux bâtiment, et qu'elle avait préféré y entrer plutôt que d'exposer les jours de ses domestiques. «Je venais d'envoyer cet homme à la découverte, ajouta-t-elle, en montrant à Henri celui qui lui avait servi de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien à quelques bévues de sa part; mais je suis charmée, monsieur, qu'il soit cause de notre rencontre.»