«Bravo! bravo! mon cher Henri, dit Mullern en sautant au cou de son élève: voilà qui vous rend tout à fait digne de moi; car le coquin y allait comme un furibond. Mais j'en vois encore un qui se sauve. Ah! pour celui-là, j'en fais mon affaire.»

En disant ces mots, Mullern galope vers l'homme qui avait gardé Pauline pendant le combat, et qui s'était sauvé dès qu'il avait vu son maître étendu par terre. Comme il avait beaucoup d'avance sur Mullern, il allait lui échapper, lorsque notre hussard aperçut dans le lointain une chaise de poste venant du côté par où son homme se sauvait. «Barrez-lui le passage! arrêtez-moi ce coquin-là!...» se met aussitôt à crier Mullern. Soit qu'on l'entendît ou que l'on devinât ce qu'il voulait dire, la voiture s'arrête; deux hommes en descendent et barrent le chemin au fuyard; bientôt on le saisit: Mullern s'avance pour remercier les voyageurs, et saute à leur cou en reconnaissant le colonel Framberg et son ami.

Le colonel et d'Orméville, surpris de cette rencontre, lui font mille questions. «Venez, leur dit-il, suivez-moi, vous allez les voir, vous allez en apprendre de belles sur ce coquin de Monterranville!... Mais ne laissons pas échapper celui-ci!... Nous saurons de lui tous les détails de cet enlèvement.»

Les deux amis ne comprennent rien à tout cela, mais n'en suivent pas moins Mullern, qui les conduit sur le lieu du combat, où Henri était occupé à calmer l'effroi de sa chère Pauline. Ce pauvre Henri était au comble de la joie: un mot de Pauline avait suffi pour le rendre heureux: elle lui avait déjà dit en se jetant dans ses bras: «Tu n'es pas mon frère!»

«Tiens, voilà ton père, lui dit-elle en reconnaissant d'Orméville.—Se pourrait-il? Grand Dieu!... c'est vous!...» Et Henri est déjà dans les bras de l'auteur de ses jours.

La joie est portée jusqu'au délire: le colonel, d'Orméville, Henri, Pauline, Mullern se précipitent dans les bras l'un de l'autre. Les voilà réunis! ils peuvent donc s'aimer sans crime, après tant de chagrins, après tant de traverses! Leur âme oppressée peut à peine supporter cet excès de bonheur, et des larmes d'attendrissement viennent baigner leurs paupières.

«Ah!... mille millions de cartouches, nous sommes vainqueurs!» dit Mullern en faisant sauter son shako en l'air; mais ce n'est pas sans peine, car la place a été longue à emporter.»

Lorsque les premiers transports furent un peu calmés, les voyageurs songèrent à quitter l'endroit où ils étaient pour continuer leur route jusqu'au château de Framberg; mais un gémissement qu'ils entendirent leur fit tourner la tête; ils aperçurent que M. de Monterranville respirait encore, et faisait signe pour que l'on vînt à son secours.

«Il ne faut pas abandonner cet homme, dit le colonel; ses aveux pourront nous être d'une grande utilité, et nous apprendre enfin quelle est l'origine de notre chère Pauline.»

Tout le monde approuva le colonel, et l'on se rendit auprès du blessé: «Je sens, dit-il, que je n'ai plus que quelques instants à vivre; mais comme mes déclarations rétabliront la fortune de cette jeune femme que j'ai tant persécutée, conduisez-moi à l'endroit le plus prochain, et là, devant un notaire, je vous ferai, si j'en ai la force, le récit de ma malheureuse existence.» On s'empressa de faire ce que le mourant désirait; Mullern et Franck formèrent un brancard sur lequel il fut placé. Le postillon, qui était mort, fut laissé sur la place jusqu'à ce que la justice se rendît sur les lieux; on emmena l'autre complice du blessé, et on reprit le chemin de Blamont, dont les voyageurs n'étaient pas éloignés.