Lorsqu'ils furent arrivés à l'auberge, le colonel fit chercher un médecin, un notaire et des témoins. Le médecin ayant visité la blessure de M. de Monterranville, annonça qu'il n'avait que peu d'instants à vivre, et qu'il fallait en profiter si l'on avait besoin de ses déclarations. Aussitôt tout le monde se réunit dans la chambre du malade, qui fit entendre, non sans peine, le récit suivant:

Histoire de M. de Monterranville.

«Maintenant que la mort plane sur ma tête, que mon être approche de sa dissolution, je frémis en me retraçant tous les forfaits que la jalousie et la cupidité m'ont fait commettre!... Le bandeau qui couvrait mes yeux est tombé... les remords viennent déchirer mon âme!... et je ne puis plus me faire illusion!... Ah!... qu'ils sont terribles les derniers moments du criminel!... il n'a plus aucune consolation!... le monde qu'il quitte ne le regarde qu'avec horreur!... et le souvenir d'une bonne action ne vient pas adoucir ses tourments.

»O vous que je persécute depuis l'enfance, femme intéressante!... combien vous allez rougir en reconnaissant votre oncle dans le misérable qui est devant vos yeux!...»

«—Mon oncle!...» s'écrie Pauline avec surprise. «—Son oncle!» disent tous les assistants. Le blessé fit signe qu'on l'écoutât, et continua en ces termes:

«Mon véritable nom est Droglouski; je suis né à Smolensko: le palatin mon père était immensément riche, et n'avait d'enfant que moi et une fille plus jeune de deux ans.

»Dès ma plus tendre enfance, je portai la haine la plus violente à cette sœur, parce que je prévoyais qu'il faudrait partager avec elle le riche héritage de notre père, que la cupidité me faisait désirer de posséder entièrement.

»Le malheur voulut que je prisse à mon service un nommé Stoffar; cet homme était le plus vil scélérat de la terre. S'apercevant de ma haine pour ma sœur, il flatta mes passions, sut capter ma confiance, et devint bientôt mon confident intime.

»Belliska, ma sœur, était chaque jour l'objet de ma jalousie et de ma méchanceté; elle souffrait, sans se plaindre, tous les maux que je lui faisais endurer. Mais, soit que mon père en fût instruit, soit qu'il devinât mon odieux caractère, il me légua seulement le tiers de ses biens, donna le reste à ma sœur, et m'ordonna de quitter le pays qu'il habitait.

»Je m'éloignai, la rage dans le cœur, en jurant de me venger, et je me rendis avec Stoffar dans un petit château isolé, que j'achetai près de Wilna, et où je me retirai, afin de méditer en liberté sur les moyens de perdre celle que je détestais.